L'après-Kalachnikov : trente ans à chercher un successeur à l'AK-74
Pendant trente ans, la Russie a cherché à remplacer son fusil d'assaut standard. L'AN-94 Abakan et l'AEK-971 y ont échoué. L'AK-12, adopté en janvier 2018, y est parvenu — en renonçant à la rupture technique.
Le concours Abakan (1981-1997) : quand l'armée russe voulait en finir avec le 5,45×39 mm hérité
Dès 1981, le ministère de la Défense soviétique lance le programme « Abakan » avec un objectif clair : trouver un successeur à l'AK-74 dont la précision en rafale courte décevait les états-majors. Le cahier des charges exigeait une probabilité de touche doublée sur les deux premiers coups, une exigence dictée par l'analyse statistique des combats modernes où le soldat tire rarement plus d'une poignée de cartouches par engagement. Ce n'est pas le calibre 5,45×39 mm lui-même que Moscou cherche à abandonner — il reste conservé — mais la plate-forme Kalachnikov jugée incapable de tenir la dispersion exigée.
Guennadi Nikonov, ingénieur à l'usine d'Izhevsk, développe entre 1980 et 1994 une architecture mécanique d'une complexité inédite dans la famille des armes russes. Son AN-94 (indice GRAU 6P33) utilise un système à recul décalé où la culasse et le canon se déplacent indépendamment dans les premiers millisecondes du tir. Résultat : deux projectiles partent à une cadence de 1 800 coups par minute, soit environ 1/30e de seconde d'écart, avant que le recul ne bascule réellement la mire. Puis le mécanisme ralentit à 600 coups/minute pour le reste de la rafale. Ce « hyperburst » théorique promet deux impacts quasi superposés à 100 mètres.
Le jury d'État, après seize ans d'épreuves, adopte officiellement l'AN-94 en 1997. Pourtant, la rupture n'a pas lieu. La mécanique Nikonov, avec ses câbles d'entraînement internes et son alimentation à double chargeur décalé, exige des tolerances de fabrication étrangères aux habitudes soviétiques. Le coût unitaire et les besoins en maintenance écartent toute généralisation massive. Les sources disponibles ne donnent aucun chiffre consolidé de production totale ; seuls une vingtaine de prototypes sont documentés avant la série, et les livraisons restent confidentielles — essentiellement des détachements spéciaux, jamais l'infanterie de ligne. L'AK-74, descendant direct de la lignée ouverte par Mikhaïl Kalachnikov en 1947M, plus rustique, poursuit son règne sans interruption.
Ce demi-succès révèle une tension structurelle de l'armement russe : la capacité à concevoir des systèmes de pointe ne garantit pas leur viabilité industrielle. L'AN-94 excellait sur le pas de tir du polygone, pas dans l'économie d'une armée héritière de la logistique soviétique. Le concours Abakan, pourtant techniquement remporté par Nikonov, s'achève sur un constat d'échec stratégique — celui d'avoir surestimé ce que l'appareil productif russe des années 1990 pouvait absorber.
Le Nikonov AN-94 : la rafale de deux coups à 1 800 coups/minute qui a terrifié les logisticiens
Le programme Abakan, lancé en 1981, traduisait une inquiétude rarement avouée au Kremlin : l'AK-74, dérivé du célèbre modèle de 1947, montrait ses limites face aux fusils occidentaux de nouvelle génération. Guennadi Nikonov, ingénieur à l'usine Izhmash, y répondit par une architecture que nul n'avait osé industrialiser. Son AN-94, finalisé en 1994, expédiait ses deux premiers projectiles à 1 800 coups par minute — soit trois fois la cadence d'un M16A2 de l'époque — avant que le recul ne décale la ligne de mire. Le mécanisme, à recul décalé et alimentation par câble pulsé, obligeait la culasse à effectuer un parcours oblique complexe pendant que le tireur, lui, ne percevait qu'à peine la détonation.
Cette prouesse balistique masquait un cauchemar d'armurier. Chaque AN-94 exigeait des ajustages que la chaîne d'approvisionnement soviétique, puis russe, ne pouvait absorber à l'échelle de millions d'exemplaires. Les sources concordent sur le diagnostic : complexité mécanique, coût unitaire prohibitif, fabrication exigeante. L'armée, qui avait pourtant validé le choix Nikonov face à ses concurrents en 1997, se rétracta tacitement. La production resta confidentielle ; aucun chiffre consolidé de série n'a filtré, seuls une vingtaine de prototypes de développement étant documentés avec certitude.
L'AN-94 n'était pas seul sur le carreau. L'AEK-971, conçu par Sergueï Koksharov à l'usine Kovrov, explorait une voie radicalement différente : réduire le recul par un contre-poids rotatif synchronisé à la culasse, sans multiplier les pièces mobiles. Plus simple que le Nikonov, il offrait pourtant une tenue de tir automatique supérieure à l'AK-74. Mais ni l'AEK-971 ni son descendant modernisé, l'A-545, ne franchirent le seuil de l'adoption généralisée. Les deux programmes, Abakan et ses suites, butèrent sur le même mur : la logistique de masse héritée de l'URSS, où l'interchangeabilité des pièces et la formation rapide des conscrits priment sur la performance absolue. L'AK-74M, standardisé en 1991, poursuivit donc son règne sans partage, tandis que les AN-94 rejoignaient quelques unités d'élite et vitrines de musée.
L'AEK-971 et l'A-545 : l'autre voie du contre-recul sans révolutionner la mécanique
Parallèlement à l'Abakan, une autre école russe explorait une voie différente pour maîtriser le recul sans sombrer dans la mécanique byzantine du Nikonov. L'AEK-971, conçu par l'équipe de Sergueï Koksharov à l'usine Kovrov, reposait sur un principe de compensation dynamique : un contrepoids interne oscillant en sens inverse du mouvement de culasse, absorbant l'énergie de recul avant qu'elle n'atteigne l'épaule du tireur. Le fusil conservait une architecture proche du Kalachnikov — culasse rotative, emprunt de gaz classique — tout en promettant une tenue de tir automatique nettement supérieure à l'AK-74M.
L'AEK-971 n'a jamais franchi le seuil de l'adoption de masse. Les archives du concours Abakan le placent en concurrent sérieux, parfois préféré par certains tireurs d'essai pour sa prévisibilité en rafale prolongée, mais il a partagé le sort de l'AN-94 : une production confidentielle, des dotations ponctuelles auprès de détachements spéciaux, et surtout l'absence de volonté politique pour bouleverser l'outil industriel existant. L'usine d'Izhevsk, qui produisait déjà l'AK-74M à des cadences de plusieurs centaines de milliers d'unités annuelles, représentait un obstacle économique et bureaucratique que ni Kovrov ni les bureaux d'études rivaux ne pouvaient surmonter.
Le concept n'a pas pour autant disparu. Réapparu sous la désignation A-545 à la fin des années 2000, puis modernisé pour les nouveaux concours d'armement de la décennie 2010, il a constitué jusqu'au bout l'alternative technique crédible à l'AK-12. Les évaluations comparatives menées par le ministère de la Défense russe entre 2011 et 2018 ont opposé le A-545, dans sa version chambrée 5,45 mm, au prototype d'Izhevsk. Les rapports non officiels suggèrent que le A-545 a parfois devancé son concurrent en précision automatique, mais que la logistique — munitions, pièces détachées, formation des armuriers — a finalement penché en faveur du maintien dans la filière Kalachnikov.
Cette rivalité révèle une constante de l'armement russe post-soviétique : la performance balistique ou ergonomique isolée ne suffit jamais à emporter une décision d'adoption. L'AEK-971 puis le A-545 ont démontré qu'un fusil russe pouvait tirer plus groupé que le Kalachnikov en mode automatique. Ils n'ont pas démontré qu'une refonte industrielle de cette ampleur était financièrement et militairement justifiable face à un ennemi dont la menace ne semblait pas exiger une telle rupture technique.
Les trente-sept ans qui séparent le lancement du programme Abakan de l'adoption de l'AK-12 illustrent une constante de l'armement russe : la divergence persistante entre performance technique et viabilité logistique. Quatre modèles marquent cette trajectoire — deux ruptures avortées, un standard hérité de l'URSS, une modernisation conservatrice. Le tableau ci-dessous synthétise leurs destins contrastés.
| Modèle | Année | Principe technique distinctif | Statut d'adoption | Raison du succès ou de l'échec |
|---|---|---|---|---|
| AN-94 Abakan | Conçu 1980-1994 | Rafale de 2 coups à 1 800 coups/min par mécanisme à recul décalé, puis 600 coups/min | Adoption nominale, production confidentielle | Échec : complexité mécanique incompatible avec l'outillage soviétique hérité, coût prohibitif, maintenance exigeante |
| AEK-971 / A-545 | AEK-971 puis A-545 (évolution moderne) | Réduction du recul et meilleur contrôle en rafale, mécanique plus simple que l'AN-94 | Jamais adopté massivement | Échec relatif : meilleure simplicité que l'AN-94 mais insuffisant pour justifier la rupture industrielle avec la famille Kalachnikov |
| AK-74M | Standard post-soviétique | Dérivé direct de l'AK-74 avec kit de modernisation limité (crosse pliante, rail latéral) | Standard de l'armée russe de 1991 à 2018 | Succès : parfaite continuité avec l'écosystème logistique soviétique, formation des conscrits simplifiée, interchangeabilité des pièces |
| AK-12 | 2018 | Modernisation de l'AK-74M avec ergonomie occidentalisée (Picatinny, crosse télescopique, commandes ambidextres) | Adoption officielle janvier 2018, livraisons depuis fin 2018 | Succès relatif : modernisation suffisante pour répondre aux critiques sans rupture mécanique ; 150 000 commandés sur 2019-2021, 37 600 livrés en 2020 selon les chiffres publiés |
Pourquoi l'AK-74M a survécu : le piège du coût de transition à l'échelle d'une armée de millions
Le problème de la succession du Kalachnikov n'a jamais été technique au premier chef. Dès 1981, le projet Abakan réunissait des prototypes capables de regrouper deux impacts à 100 mètres en rafale de deux coups — une prouesse que l'AK-74M, même bien tenu, n'égale pas. Pourtant, le Nikonov AN-94, arme que seules quelques unités d'élite comme les détachements Spetsnaz ont reçue, vainqueur de ce concours en 1994, n'a jamais dépassé le stade d'adoption symbolique. La raison saute aux yeux quand on examine la chaîne logistique d'une armée qui comptait alors plus d'un million d'hommes sous les drapeaux, auxquels s'ajoutaient les stocks de la Garde nationale et les réserves mobilisables. Remplacer l'AK-74M impliquait non seulement de produire 1,5 à 2 millions de fusils neufs, mais de reconstituer l'intégralité des pièces détachées, des outillages de maintenance régimentaire, des programmes de formation des armuriers, et de recycler ou stocker des dizaines de millions de chargeurs interchangeables.

L'AN-94, avec son mécanisme de tir à cadence différée, ses deux cames d'alimentation et sa fabrication plus exigeante, multipliait les obstacles. Chaque fusil exigeait davantage d'heures-machine. Les pièces d'usure n'étaient pas interchangeables avec l'existant. Le coût unitaire, jamais rendu public de manière fiable, était manifestement supérieur à celui d'un AK-74M produit à Ijevsk sur des lignes amorties depuis vingt ans. Dans un contexte de contraction budgétaire post-soviétique, ces écarts devenaient prohibitifs. L'armée russe a donc fait un choix que l'on retrouve à d'autres époques dans d'autres arsenaux : elle a préféré l'homogénéité d'un matériel vieillissant à la rupture coûteuse d'une modernisation intégrale.
L'AK-74M, adopté en 1991 comme version modernisée du fusil de 1974, a bénéficié de cette inertie structurelle. Ses améliorations — crosse repliable, montage latéral pour lunette, canon chromé — suffisaient à maintenir la fiction d'un matériel contemporain sans bouleverser l'infrastructure. Entre 1991 et 2010, les tentatives de remplacement se sont succédé sans dépasser le stade des essais comparatifs. L'AEK-971, puis son descendant A-545, proposaient des solutions alternatives à la réduction du recul. Aucun n'a franchi le seuil de l'adoption généralisée. La logistique militaire russe fonctionnait comme un frein massif : chaque brigade, chaque dépôt, chaque école de recrues formait un maillon où le changement de calibre ou de architecture se payait en années de transition et en milliards de roubles.
C'est dans ce cadre qu'il faut comprendre l'adoption tardive de l'AK-12, officialisée en janvier 2018. Le fusil de Kalashnikov Concern ne rompt pas avec le 5,45 × 39 mm. Il conserve la même base mécanique, la même ligne de production, les mêmes compétences ouvrières. L'innovation réside dans l'ergonomie — rail Picatinny, crosse télescopique, commandes ambidextres — plus que dans une rupture balistique. Même le contrat de 150 000 AK-12/AK-15 sur trois ans (2019-2021), avec 37 600 livrés en 2020 seulement, révèle une cadence de transition prudente. À cette allure, le remplacement complet de l'AK-74M exigerait des décennies, ou ne se ferait jamais dans l'intégralité des unités. Le conservatisme industriel n'est pas une pathologie russe : c'est le calcul froid d'un système où la continuité logistique prime sur la performance marginale.
L'AK-12 de 2018 : une modernisation déguisée en remplacement
L'adoption officielle de l'AK-12 par le ministère de la Défense russe, en janvier 2018, clôt un demi-siècle d'hésitation. Pendant trente ans, l'armée avait cherché à rompre avec la lignée Kalachnikov ; elle y renonce finalement en conservant l'architecture fondamentale. Le verdict est sans appel : le nouveau fusil standard reste chambré en 5,45 × 39 mm, calibre hérité de 1974, et conserve le mécanisme à emprunt de gaz et culasse rotative qui fit la renommée de ses aînés.
Les changements opèrent ailleurs. Kalashnikov Concern a doté l'AK-12 d'un châssis ergonomique radicalement différent : crosse télescopique et repliable, rail Picatinny intégré, commandes de tir ambidextres. Ces modifications, visibles et tangibles, visent à rattraper trois décennies de retard sur les standards occidentaux. L'arme accepte désormais les viseurs, lampes et poignées tactiques sans adaptation bricoleuse. Les organes de visée eux-mêmes sont modernisés. Pourtant, sous cette carrosserie repensée, le bloc-culasse et le canon demeurent fidèles à la géométrie éprouvée.
La production, elle, témoigne d'une industrialisation réelle. Les premières livraisons débutent fin 2018, avec 2 500 exemplaires initiaux. Dès 2019-2021, le contrat porte sur 150 000 AK-12 et AK-15 combinés. L'année 2020 voit 37 600 fusils sortir des chaînes d'Ijevsk. Ce rythme, éloigné des fantasmes d'Abakan, correspond à une stratégie de remplacement graduel de l'AK-74M plutôt qu'à une rupture.
L'expérience ukrainienne modifie encore le paysage. Une version 2023 de l'AK-12, adoptée par la Rosgvardia, intègre des retours du terrain issus de la « spéciale opération ». Kalashnikov Concern affirme avoir « affiné » l'arme à partir de ces données. Lequel affinage ? Les sources disponibles ne détaillent pas les modifications techniques. Ce que l'on sait, c'est que le conservatisme industriel a finalement prévalu sur l'audace conceptuelle : la Russie n'a pas remplacé son fusil, elle l'a maquillé en attendant mieux.
L'armée russe, héritière de la masse mobilisable soviétique, oppose à chaque projet de remplacement du fusil standard une résistance structurelle que quatre facteurs expliquent :
- La logique du million d'exemplaires : l'URSS avait produit l'AK-74 à une échelle dépassant les dix millions d'unités ; tout remplacement exige de reconstituer des stocks comparables, ce que l'industrie russe des années 1990, puis les budgets contraints des années 2000, ne pouvaient financer pour des mécanismes aussi complexes que celui du Nikonov.
- La formation des conscrits sur douze mois : le service militaire russe, réduit à un an en 2008, exige des armes que le soldat puisse démonter, entretenir et réparer avec un minimum d'instruction ; l'AN-94, avec ses câbles d'entraînement internes et ses tolérances serrées, violait cette exigence fondamentale du système de conscription.
- L'interchangeabilité des pièces entre théâtres d'opérations : la doctrine soviétique, maintenue par la Russie, prévoit le transfert de matériel entre unités et fronts ; un fusil à pièces spécifiques comme l'AEK-971 ou l'AN-94 brisait cette standardisation que l'AK-74M préservait intégralement.
- L'absence de pression opérationnelle décisive : ni la guerre de Tchétchénie (1994-1996, 1999-2009) ni le conflit géorgien de 2008 n'ont livré de bilan humain attribuable à l'infériorité de l'AK-74M suffisant pour imposer une rupture industrielle coûteuse.
- La priorité aux systèmes stratégiques : les crédits militaires russes des années 1990-2010 ont privilégié la modernisation nucléaire et aérospatiale ; le fusil d'assaut, arme du soldat de base, a été relégué derrière ces postes symboliques de la grande puissance.
De la Tchétchénie à l'Ukraine : les retours d'opération qui ont fait évoluer le fusil sans changer la doctrine
Les premiers combats de Tchétchénie, dont les campagnes du Caucase ont servi de banc d'essai, dans l'hiver 1994-1995, révèlent brutalement l'écart entre les promesses du concours Abakan et la réalité du combat urbain. Les détachements russes engagés à Grozny manquent d'armes fiables en conditions extrêmes : le AN-94, pourtant sélectionné théoriquement en 1997, peine à s'imposer en raison de sa complexité mécanique et de son coût de production. Les unités conservent massivement leurs AK-74 usés, plus simples à entretenir quand la poussière de béton pulvérisé et le froid paralysent les mécanismes délicats. Cette période creuse un fossé durable : l'armée russe constate que la précision sur papier ne compense pas la robustesse sur le terrain, sans pour autant abandonner formellement le programme Abakan.

La décennie 2000 marque un temps de stagnation apparente. Le AK-74M, standardisé en 1991, reste le fusil de masse. Les forces spéciales reçoivent quelques AN-94 en quantités limitées — aucun chiffre consolidé de production totale n'étant accessible publiquement — mais l'adoption reste marginale. Le conservatisme logistique l'emporte : changer de calibre ou de système d'entretien représente un coût que le ministère de la Défense, en pleine reconstruction post-soviétique, refuse d'assumer. Les échecs répétés des candidats du concours Abakan, que ce soit le AN-94 de Guennadi Nikonov ou l'AEK-971 de Kourov, confirment une intuition pragmatique : le soldat russe a besoin d'une arme qui fonctionne après avoir traîné dans la boue, pas d'une mécanique de précision exigeante.
L'intervention en Syrie à partir de 2015, puis la « opération militaire spéciale » en Ukraine à partir de février 2022, modifient progressivement cette équation. L'AK-12, adopté officiellement en janvier 2018 avec les premières livraisons à la fin de cette même année, est confronté à un terrain d'emploi exigeant. Les retours opérationnels, filtrés par la communication officielle russe, conduisent néanmoins à des évolutions tangibles : une version 2023 de l'AK-12 est adoptée par la Rosgvardia, précisément « affinée à partir de l'expérience » accumulée. Ce que le dossier technique ne dit pas explicitement — l'absence d'évaluation indépendante publique sur la fiabilité ou la précision en Ukraine — importe autant que ce qu'il affirme : l'arme continue de muter sous la pression du combat, sans rupture doctrinale.
La production de Kalachnikov Concern illustre cette continuité masquée sous des apparences de modernisation. Après les 2 500 premiers AK-12 livrés, le contrat de 150 000 AK-12/AK-15 sur trois ans (2019-2021) et les 37 600 unités livrées en 2020 traduisent une ambition industrielle réelle. Pourtant, le calibre reste le 5,45 × 39 mm du AK-74M, avec l'AK-15 en 7,62 × 39 mm comme déclinaison parallèle. Les rails Picatinny, la crosse télescopique, les commandes ambidextres modernisent l'ergonomie sans transformer le cœur du système. La Russie a finalement remplacé son fusil standard trente ans après l'échec d'Abakan — en conservant presque tout de ce qu'elle prétendait dépasser.
Production et adoption réelle : 150 000 commandes sur trois ans face à un parc de plusieurs millions
L'adoption officielle de l'AK-12 en janvier 2018 n'a pas bouleversé l'arsenal russe du jour au lendemain. Kalachnikov Concern a livré ses premiers exemplaires à la fin de cette même année, avec un lot initial de 2 500 fusils. L'ampleur du défi logistique apparaît dans la commande trois ans plus tard : 150 000 AK-12 et AK-15 sur la période 2019-2021, dont 37 600 unités effectivement livrées en 2020 seulement. À mettre en perspective avec un parc d'AK-74 et AK-74M dépassant largement les cinq millions d'exemplaires hérités de l'ère soviétique.
Cette lenteur n'est pas accidentelle. La substitution d'un fusil standard dans une armée conscrite, dont la doctrine militaire russe conditionne les choix d'équipement de grande taille obéit à des contraintes que les concours d'armement négligent volontiers. Chaque AK-12 chambré en 5,45 × 39 mm — le calibre standard, aux côtés de l'AK-15 en 7,62 × 39 mm — doit s'intégrer à une chaîne logistique conçue dans les années 1970. Les magasins, les outils de maintenance, les procédures de formation : rien ne se remplace par décret. Les rails Picatinny, la crosse télescopique et les commandes ambidextres, autant d'améliorations ergonomiques visibles, imposent aussi un réapprentissage que l'infanterie russe, en partie mobilisée, absorbe par couches successives plutôt que par vague générale.
La guerre en Ukraine a modifié ce calendrier sans le suspendre. Les retours d'expérience de la « spéciale opération » ont directement alimenté une version 2023 de l'AK-12, adoptée ensuite par la Rosgvardia. Cette itération rapide, sur fond de conflit en cours, révèle une tension : l'arme est assez mature pour être affinée sur le terrain, mais les sources disponibles ne livrent pas d'évaluation indépendante de sa fiabilité ou de sa précision réelles sous le feu. Kalashnikov Concern maintient sa production « élevée » selon ses propres termes, sans que les chiffres complets des années récentes soient publiquement consolidés. Le contraste persiste entre l'ambition affichée de modernisation et la masse inerte des AK-74M encore en première ligne.
Les combats de Tchétchénie puis l'engagement en Ukraine ont progressivement infléchi la conception du fusil russe sans jamais provoquer la rupture que le programme Abakan avait envisagée :
- L'expérience tchétchène (1994-2009) a révélé l'obsolescence des organes de visée de l'AK-74 face aux combats urbains de Grozny, où la précision à courte distance et la rapidité d'acquisition prime ; cette critique a directement alimenté l'exigence de rails Picatinny sur l'AK-12 pour monter optiques et viseurs red dot.
- La guerre du Donbass (2014-2022) a montré la nécessité d'une ergonomie adaptée au tir en gilet pare-balles et à la prise d'appui variée, conduisant à la crosse télescopique réglable en hauteur de l'AK-12, absente de l'AK-74M à crosse fixe.
- L'invasion de l'Ukraine (2022) a produit des retours sur la "special operation" qui ont abouti à une version raffinée de l'AK-12 en 2023, adoptée par la Rosgvardia ; ces modifications restent confidentielles mais témoignent d'une adaptation continue sous pression opérationnelle réelle.
- La persistance du calibre 5,45×39 mm malgré les débats sur la terminal ballistique en Ukraine confirme que ni Tchétchénie ni le Donbass n'ont fourni d'argument décisif pour abandonner la munition héritée de 1974, l'AK-15 en 7,62×39 mm demeurant une variante de niche face à cette constance doctrinale.
Questions fréquentes
Pourquoi le programme Abakan a-t-il été lancé dès les années 1980 ?
L'URSS cherchait à répondre à un constat tactique précis : le soldat moyen, en rafale automatique, touchait mal. Le programme Abakan, ouvert en 1981, visait un gain de précision de 1,5 à 2 fois sur l'AK-74. Guennadi Nikonov y travailla quatorze ans, de 1980 à 1994. Son AN-94 devait résoudre ce problème par une rafale de deux coups à cadence différée — environ 1 800 coups/minute pour les deux premiers projectiles, avant que le recul ne décale la visée, puis 600 coups/minute en automatique continu. Le mécanisme, à recul décalé et alimentation complexe, fonctionnait. Il fonctionnait trop, peut-être.
Qu'a coûté à l'AN-94 son échec à remplacer l'AK-74 ?
La complexité mécanique s'est traduite en coût industriel et en exigences de fabrication supérieures à celles de la famille Kalachnikov. L'arme resta chère à produire, difficile à entretenir en masse. Les sources ne fournissent pas de chiffre consolidé de production totale ; seuls sont attestés un peu plus de vingt prototypes durant le développement, puis des séries limitées pour certaines unités, dont des forces spéciales. L'AN-94 n'a jamais franchi le seuil de la généralisation logistique. Le soldat russe standard conserva son AK-74M.
Quelle place tenait l'AEK-971 dans ce paysage ?
L'AEK-971, conçu par l'équipe de Sergueï Koksharov à l'usine de Kovrov, représentait une voie parallèle au sein du programme Abakan : réduction du recul par un contre-poids oscillant, sans la mécanique démultipliée de l'AN-94. Plus simple, plus robuste dans son principe, il n'a pas non plus emporté la décision. Son évolution moderne, l'A-545, a resurgi lors de concours ultérieurs. Aucune de ces armes n'a pourtant délogé le Kalachnikov. Le conservatisme industriel russe — usines outillées, personnel formé, stocks colossaux — pesait autant que les performances balistiques.
Quand l'AK-12 est-il devenu officiellement le successeur ?
Janvier 2018. Le ministère russe de la Défense approuve alors l'AK-12 et son dérivé 7,62 mm, l'AK-15. Les premières livraisons suivent fin 2018. L'arme n'est pas une rupture : c'est un AK-74M profondément réorganisé. Rail Picatinny, crosse télescopique, commandes ambidextres, meilleure intégration des accessoires. Le calibre reste le 5,45 × 39 mm. Kalachnikov Concern a livré 2 500 exemplaires lors des premières dotations, puis 37 600 en 2020, dans le cadre d'une commande globale de 150 000 AK-12/AK-15 sur trois ans (2019-2021).
L'expérience ukrainienne a-t-elle modifié l'AK-12 ?
Oui, de manière documentée. Les sources indiquent que l'arme a été "raffinée à partir de l'expérience de la 'special operation'" et qu'une version 2023 a été adoptée par la Rosgvardia — la Garde nationale. Cela atteste de retours opérationnels jugés suffisants pour justifier des modifications, mais les résultats disponibles ne contiennent pas d'évaluation détaillée et indépendante sur la fiabilité, la précision ou la durabilité en conditions de combat ukrainien. La production, elle, se poursuit à rythme élevé selon les annonces de 2025.