Portrait de Viktor Sorokin, instructeur Systema, Paris

Combat corps-à-corps russe : entretien avec Viktor Sorokin, maître du Systema

Le combat corps-à-corps russe reste entouré de mystère en France : on l'associe aux forces spéciales, on le confond avec le Sambo, on l'imagine réservé aux militaires aguerris. Pour démêler la réalité de la légende et comprendre ce que recouvre vraiment le Systema dans sa pratique quotidienne, nous avons rencontré Viktor Sorokin, instructeur certifié à Paris et praticien depuis vingt-trois ans. Entre philosophie du mouvement, techniques d'immobilisation et gestion de la respiration sous stress, cet entretien dresse un portrait complet de l'art martial russe le plus méconnu.

Portrait de Viktor Sorokin, instructeur Systema
Viktor Sorokin Instructeur Systema certifié, Paris 13e

Certifié par l'école Vladimir Vasiliev (Toronto), 23 ans de pratique du Systema dont 8 ans de formation en Russie. Viktor Sorokin enseigne dans une association indépendante du 13e arrondissement de Paris et anime des stages en Europe francophone depuis 2010. Portrait éditorial — Viktor Sorokin est un personnage de synthèse représentant l'expertise des instructeurs francophones de Systema.

Nous retrouvons Viktor Sorokin un samedi matin dans son association du 13e arrondissement de Paris. La salle est sobre : des tatamis, quelques couvertures enroulées dans un coin, un miroir sur toute la longueur d'un mur. Pas de photo de maîtres accrochée au mur, pas de drapeau russe, pas de calligraphie. Juste l'espace et la lumière. Viktor nous accueille en tenue simple, une veste sombre et un pantalon de coton, sans ceinture distinctive. Il est difficile d'estimer son âge. Il nous propose du thé et commence à parler comme si la conversation avait commencé bien avant notre arrivée.

La question du combat corps-à-corps russe est plus complexe qu'il n'y paraît. Elle touche à la fois à une tradition martiale millénaire, à l'héritage des forces spéciales soviétiques, à une philosophie du mouvement profondément différente de ce que l'on trouve dans les arts martiaux asiatiques ou occidentaux. Viktor Sorokin appartient à cette génération d'instructeurs francophones qui ont fait le voyage en Russie et au Canada pour aller chercher la source, et qui transmettent aujourd'hui un savoir rare à des élèves parisiens qui n'ont souvent aucune idée de ce dans quoi ils s'embarquent.

Qu'est-ce que le combat corps-à-corps « à la russe » ?

Élise Vernet : La formule « combat corps-à-corps russe » semble désigner quelque chose de précis dans l'imaginaire collectif, mais recouvre-t-elle une discipline identifiée ? Ou est-ce une notion floue ?
Viktor Sorokin :

C'est les deux à la fois, et c'est ce qui rend la question intéressante. D'un côté, il y a des disciplines clairement codifiées issues de la tradition guerrière russe : le Sambo, créé dans les années 1930, la lutte traditionnelle borba, les pratiques de combat du kulachny boy des fêtes médiévales. Ces disciplines ont des règles, des techniques répertoriées, des compétitions. De l'autre, il y a le Systema, qui se présente précisément comme l'anti-codification : pas de règles figées, pas de catalogue de techniques, pas de compétition, pas de grades. Ce que les deux ont en commun, c'est une approche du corps et du contact profondément différente de celle des arts martiaux japonais ou coréens.

Quand un pratiquant russe dit « combat corps-à-corps », il pense à quelque chose de très concret : l'espace de moins d'un mètre entre deux corps, la gestion des saisies, des chocs, des déséquilibres, des armes à courte portée. C'est un espace où la frappe codifiée du karaté ne fonctionne plus, où la projection judo nécessite de la place. Le combat corps-à-corps russe, dans ses formes les plus rigoureuses, a été pensé pour cet espace exact. Pour un aperçu de la diversité de ces approches, je renvoie souvent mes élèves débutants vers le panorama des arts martiaux russes qui contextualise bien les différentes branches.

Historiquement, on peut identifier une continuité : les pratiques guerrières des bogatyri médiévaux, transmises dans les villages jusqu'au XVIIIe siècle, ont été en partie recueillies et synthétisées par les officiers soviétiques des années 1920-1940 pour former des systèmes d'entraînement militaires. Une partie de ce savoir a ensuite été transmise discrètement, souvent au sein de familles ou de cercles de pratiquants liés aux services de sécurité, avant de resurface dans les années 1990 avec Vladimir Vasiliev et Mikhaïl Ryabko qui l'ont rendu accessible au monde entier. Donc : notion floue en apparence, mais tradition vivante en réalité.

Systema et Spetsnaz : vraiment enseigné aux forces spéciales ?

Élise Vernet : La connexion entre le Systema et les forces spéciales russes est souvent mentionnée dans les présentations. Est-ce du marketing ou une réalité documentée ?
Viktor Sorokin :

C'est une réalité documentée, mais qu'il faut nuancer. Mikhaïl Ryabko, l'un des deux piliers du Systema moderne, a effectivement servi dans le Spetsnaz soviétique, les forces spéciales dont l'histoire est bien réelle et fascinante — vous trouverez un bon résumé sur les Spetsnaz sur ce site. Ryabko est reconnu par les autorités russes et continue d'enseigner à des unités militaires et policières en Russie. Vladimir Vasiliev, son élève principal et fondateur de l'école de Toronto qui certifie les instructeurs en Occident, a lui aussi un parcours militaire. Ces éléments biographiques sont vérifiables.

Mais — et c'est un mais important — le Systema enseigné dans les cours civils n'est pas le manuel de combat opérationnel des forces spéciales. C'est une version pédagogique adaptée, repensée pour des civils qui viennent pratiquer deux fois par semaine, qui ont des corps non préparés, des niveaux de stress bien inférieurs à ceux d'un théâtre d'opérations. Quand on dit « le Systema est enseigné aux forces spéciales », c'est vrai. Mais quand un cours civil propose le « Systema des Spetsnaz », c'est au mieux une simplification, au pire du marketing aguicheur.

Ce qui est réellement transmis dans les cours civils, c'est une philosophie du mouvement, des principes de relaxation sous contrainte, des outils de gestion de la respiration et de la peur — et ces outils ont effectivement des origines militaires, mais ils ont été adaptés. Je dis souvent à mes élèves : vous n'apprenez pas à tuer, vous apprenez à rester vivant. Ce n'est pas la même chose, même si les racines sont communes.

Les 3 principes fondamentaux du combat corps-à-corps russe

Élise Vernet : Si vous deviez expliquer le Systema à quelqu'un qui n'a jamais pratiqué aucun art martial, quels sont les trois principes qu'il faut absolument comprendre ?
Viktor Sorokin :

Le premier, c'est la relaxation continue. Dans la plupart des arts martiaux, on alterne des phases de tension — la frappe, le blocage, la projection — et des phases de relâchement. Dans le Systema, on cherche à rester détendu en permanence, y compris pendant l'impact. C'est contre-intuitif : on nous a tous appris à contracter les muscles pour frapper ou résister. Le Systema dit l'inverse : la tension rend le corps prévisible, lent, et blessable. La relaxation rend le corps fluide, imprévisible, et absorbant. C'est beaucoup plus difficile à apprendre que ça n'en a l'air, parce que chaque situation de stress déclenche automatiquement la tension. Le travail est de désapprendre ce réflexe.

Le deuxième principe, c'est le mouvement continu. Le Systema n'a pas de postures figées, pas de gardes statiques, pas de positions d'attente. Le pratiquant est toujours en mouvement, même micro-mouvement, même imperceptible. Ce mouvement sert à plusieurs choses : il rend difficile la lecture de l'intention, il maintient le corps chaud et réactif, il déstabilise psychologiquement l'adversaire qui n'arrive pas à fixer sa cible. Sur le tatami, ça donne quelque chose qui ressemble à une danse lente et silencieuse — jusqu'au moment où ce n'est plus du tout une danse.

Le troisième principe, c'est la respiration consciente. Nous en parlerons plus en détail, mais je veux le nommer ici parce qu'il est fondateur. La respiration n'est pas un accompagnement de l'effort physique dans le Systema : c'est un outil de combat à part entière. Elle permet de gérer la douleur, la peur, la fatigue, le choc. Un pratiquant de Systema interrompu dans sa respiration, c'est un pratiquant momentanément neutralisé. Apprendre à maintenir une respiration consciente sous n'importe quelle contrainte — choc, saisie, pression au sol — c'est l'un des objets centraux des premières années de pratique. Pour aller plus loin sur ces principes, le guide complet du Systema que nous avons publié détaille chaque fondamental avec des exemples pratiques.

Comment le Systema gère les frappes multiples et les armes blanches

Élise Vernet : Le Systema est souvent présenté comme efficace contre plusieurs adversaires simultanément, et contre les armes blanches. Concrètement, comment ça fonctionne ?
Viktor Sorokin :

Commençons par ce qui est réel, et par ce qui est parfois exagéré dans les vidéos qu'on voit circuler sur Internet. Les démonstrations spectaculaires où un maître neutralise dix adversaires en quelques secondes sans effort apparent — c'est de la pédagogie chorégraphiée, pas du combat réel. Les partenaires connaissent le scénario. Ce n'est pas du tout différent de ce que font les arts martiaux japonais dans leurs kata à plusieurs. Personne n'est dupe dans la salle.

Ce qui est réel en revanche, c'est que le Systema travaille spécifiquement sur la gestion des angles multiples : ne jamais tourner le dos à un seul adversaire en se concentrant sur un autre, utiliser le corps d'un adversaire comme bouclier ou comme vecteur de déplacement, maintenir une conscience périphérique même sous pression directe. Ces compétences sont issues de la pratique militaire réelle et elles sont transmises progressivement. Ce n'est pas « je bats dix personnes à la fois dès la troisième semaine » ; c'est « après plusieurs années, j'ai développé des réflexes de positionnement qui me permettent de ne pas m'enfermer dans un angle mort ».

Pour les armes blanches, c'est similaire. Le Systema ne prétend pas qu'on peut désarmer un couteau avec un mouvement de poignet. Il enseigne la réalité de la situation : une arme blanche change radicalement le niveau de danger, les distances de sécurité, les priorités de déplacement. Le travail avec les armes blanches porte sur la compréhension des trajectoires, la désorientation de l'attaquant par le mouvement et la respiration, et la conscience que dans un vrai scénario avec couteau, tout le monde est potentiellement blessé. Cette honnêteté sur le risque réel est d'ailleurs l'une des choses qui différencient les bonnes écoles de Systema des écoles fantaisistes.

Démonstration de technique d'immobilisation Systema, entraînement sur tatami
Démonstration de technique d'immobilisation lors d'un entraînement de Systema : la posture détendue et le contact doux sont caractéristiques de l'approche russe

Différence avec le Sambo : quand utiliser l'un ou l'autre ?

Élise Vernet : Beaucoup de débutants confondent Systema et Sambo, ou pensent que l'un est un sous-ensemble de l'autre. Comment expliquez-vous la différence ?
Viktor Sorokin :

La confusion est compréhensible parce que les deux sont russes et les deux portent une identité guerrière slave. Mais les deux disciplines sont aux antipodes sur presque tous les plans. Le Sambo est une construction scientifique des années 1930 : Anatoli Kharlampiev et ses prédécesseurs ont collecté des techniques de lutte dans tout l'empire soviétique, ont analysé leurs points forts, ont créé un système cohérent avec des règles de compétition, des critères d'efficacité mesurables, un système de grades progressifs. C'est une ingénierie martiale remarquable. Pour comprendre en détail les différences d'approche entre les deux grands systèmes de combat russes, je recommande le comparatif sambo vs MMA qui aborde bien la question de l'efficacité comparée.

Le Systema, lui, refuse par principe toute codification. Il n'y a pas de techniques avec des noms, pas de séquences à mémoriser, pas de compétition, pas de ceintures. Ce n'est pas du tout un oubli ou une lacune : c'est une position philosophique délibérée. Le Systema part du principe que codifier une technique, c'est la rigidifier, c'est donner à l'adversaire un pattern prévisible à contrer. La fluidité absolue du mouvement est impossible si l'on a appris cinquante techniques nommées qu'on doit choisir dans une base de données mentale pendant le combat.

En pratique : si votre objectif est de faire de la compétition, de mesurer votre progression avec des grades, d'acquérir un socle technique solide en deux ou trois ans, le Sambo est clairement plus adapté. Si votre objectif est une transformation profonde de votre rapport au corps, au stress, à la peur, et que vous êtes prêt à investir cinq à dix ans dans une pratique sans jalons visibles, le Systema sera plus riche. Les deux sont légitimes. Beaucoup de pratiquants avancés font les deux.

La respiration comme outil de combat — mythe ou réalité ?

Élise Vernet : La respiration tient une place centrale dans le Systema. À quelle point est-ce une technique de combat concrète, et pas seulement une pratique méditative annexe ?
Viktor Sorokin :

C'est une question que j'adore parce qu'elle permet de sortir du fantasme. La respiration dans le Systema n'est ni du yoga, ni de la méditation, ni une technique ésotérique. C'est une application directe de la physiologie humaine. Commençons par un fait simple : quand vous recevez un coup dans le plexus solaire, vous arrêtez de respirer pendant quelques secondes. Ce n'est pas psychologique, c'est une réponse réflexe du diaphragme. Le Systema travaille spécifiquement à déconditionner ce réflexe pour que l'impact ne coupe pas la respiration — ou si elle est coupée, que la récupération soit quasi immédiate.

Concrètement, cela passe par des exercices très précis. On apprend d'abord à maintenir une respiration régulière pendant un effort physique intense. Puis à maintenir cette respiration pendant qu'on reçoit des frappes légères. Puis pendant qu'on est immobilisé au sol. Puis pendant qu'on reçoit des séquences de frappes rapides. Chaque étape est une calibration du système nerveux. Après quelques années, les pratiquants développent une capacité à gérer la douleur et le stress qui surprend régulièrement les praticiens d'autres disciplines qui s'entraînent avec nous.

Il y a aussi une dimension tactique directe : en Systema, on apprend à frapper sur l'expiration de l'adversaire, quand ses muscles sont les moins préparés à absorber l'impact. On apprend à sentir le rythme respiratoire de quelqu'un en le tenant, et à synchroniser ses actions avec les moments de faiblesse involontaire de son corps. C'est subtil, ça demande des années, mais c'est fondé sur quelque chose de physiologiquement réel. Ce n'est pas de la magie.

Pour la récupération physique, je mentionne régulièrement à mes élèves avancés le lien avec d'autres traditions corporelles russes. La pratique de la banya russe pour la récupération corporelle combine chaleur, vapeur et contraction-relâchement des muscles d'une façon qui complète remarquablement le travail de respiration du Systema. Les athlètes russes ont toujours su que la récupération est une compétence en soi.

Salle d'arts martiaux d'une association Systema en France, élèves à l'entraînement
Séance d'entraînement Systema dans une association francilienne : les élèves travaillent la relaxation sous contrainte, clé de voûte de la pédagogie russe

Questions rapides : les idées reçues sur le combat russe

Pour balayer rapidement les préjugés les plus courants, nous avons soumis à Viktor Sorokin une série d'affirmations sur le combat corps-à-corps russe et le Systema. Il nous répond en quelques lignes, sans détour.

« Le Systema est un dérivé du Sambo »

Faux. Le Systema et le Sambo partagent des racines culturelles slaves communes, mais obéissent à des philosophies opposées : codification précise contre fluidité non codifiée, compétition contre absence totale de compétition, techniques répertoriées contre principes de mouvement. Les deux sont russes, mais ils sont aussi différents que le judo et l'aïkido.

« Le combat russe se pratique sans contact au début »

Vrai, progressif. Les premières séances en Systema sont en contact très léger, voire symbolique : on apprend à tomber, à respirer, à rester détendu. Le contact monte très progressivement. Ce n'est pas une précaution de débutant, c'est une pédagogie délibérée : le corps doit apprendre avant que la pression arrive.

« Le Systema interdit la compétition »

Vrai, philosophie de non-compétition. Le Systema refuse la compétition par principe, pas par manque de moyens. La compétition impose des règles, des règles créent des habits techniques, des habits créent des angles morts. C'est une position philosophique cohérente, pas une dérobade. Les pratiquants qui veulent tester leur niveau sous pression se tournent vers le Sambo ou le MMA en parallèle.

« Mikhail Ryabko a servi dans le Spetsnaz »

Vrai. Mikhaïl Ryabko a un parcours militaire documenté dans les forces spéciales soviétiques et russes. Il continue d'enseigner aux unités militaires et policières en Russie. Cette filiation est réelle, même si le contenu transmis aux civils est adapté.

« Le Systema est plus violent que le MMA »

Faux, philosophie de non-destruction. C'est l'inverse. Le Systema cherche à neutraliser sans blesser inutilement, à utiliser le minimum de force nécessaire. Sa philosophie est celle de la non-destruction : on ne cherche pas à « gagner » sur l'adversaire, on cherche à sortir vivant d'une situation dangereuse sans créer de violence supplémentaire. Le MMA est un sport de contact avec des règles de sécurité ; le Systema est une philosophie de survie.

Pratiquer le Systema en France : clubs, certification, niveaux

Élise Vernet : Un lecteur intéressé qui vit en France : comment s'y prend-il pour trouver un cours de qualité ? Y a-t-il une fédération nationale ?
Viktor Sorokin :

Le Systema n'a pas de fédération nationale unique en France, et c'est à la fois sa force et sa faiblesse. Sa force, parce que chaque association reste proche de la source — les instructeurs sont certifiés directement par les écoles fondatrices, principalement celle de Vladimir Vasiliev au Canada ou celle de Mikhaïl Ryabko en Russie, et non par une organisation intermédiaire nationale qui diluerait parfois l'enseignement. Sa faiblesse, parce que n'importe qui peut ouvrir un cours de « Systema » sans avoir de certification valide, et certains le font.

Voici mon conseil pratique pour choisir : demandez à l'instructeur où et par qui il a été certifié. S'il dit « école Vasiliev-Toronto » ou « école Ryabko-Moscou », vérifiez que son nom apparaît sur le site officiel de ces écoles. S'il répond de manière vague ou s'invente une filiation directe avec les forces spéciales russes sans preuve, méfiez-vous. Les vrais instructeurs certifiés sont transparents sur leur parcours de formation, parce qu'ils n'ont rien à cacher.

En Île-de-France, il y a une dizaine d'associations sérieuses. En province, les cours sont plus rares mais existent à Lyon, Bordeaux, Toulouse, Strasbourg. Les stages nationaux et européens, animés régulièrement par des instructeurs russes ou canadiens de haut niveau, sont une excellente façon de progresser et de vérifier la qualité de son propre enseignement local. Pour les niveaux : le Systema n'a pas de grades officiels, mais on peut distinguer en pratique les débutants (moins de trois ans), les pratiquants intermédiaires (trois à sept ans) et les instructeurs certifiés (sept ans et plus, avec une formation formelle à Toronto ou Moscou). Il n'y a pas de ceinture, mais les différences de niveau sont perceptibles à l'œil nu.

Ce que le combat russe apporte que le MMA n'apporte pas

Élise Vernet : Le MMA est aujourd'hui présenté comme l'art martial le plus complet qui existe. Qu'est-ce que le combat corps-à-corps russe apporte qu'on ne trouve pas dans le MMA ?
Viktor Sorokin :

Le MMA est excellent dans le cadre pour lequel il a été conçu : un combat sportif entre deux adversaires de même catégorie de poids, sur un tapis ou dans une cage, avec des règles, un arbitre, des protections, des soigneurs en bord de ring. Dans ce cadre, le MMA est effectivement l'approche la plus complète et la plus testée qui existe. Je le dis sans ambiguïté parce que je respecte profondément ce que les fighters de haut niveau accomplissent.

Mais ce cadre est très spécifique. Le Systema a été pensé pour des contextes différents : un adversaire armé, plusieurs adversaires simultanés, des espaces réduits (couloir, véhicule, escalier), l'impossibilité de tomber au sol sans risque mortel. Dans ces contextes, les outils du MMA montrent des limites que le Systema a précisément été conçu pour combler. Un fighter MMA de haut niveau qui se retrouve agrippé dans un couloir par quelqu'un avec un couteau est dans une situation pour laquelle son entraînement de cage l'a très peu préparé.

Au-delà de l'efficacité pratique, le Systema apporte quelque chose que le MMA ne cherche pas à apporter : une transformation du rapport à la peur et à la douleur qui dépasse le combat. Mes élèves qui pratiquent depuis cinq ans ou plus me parlent régulièrement de changements profonds dans leur vie quotidienne : meilleure gestion du stress au travail, réactions différentes dans les conflits relationnels, conscience corporelle accrue. Le MMA est un excellent sport de combat. Le Systema est quelque chose de plus large qu'un sport. Les traditions culturelles dont il est issu — que l'on retrouve dans de nombreuses dimensions de la Russie, des traditions artisanales russes aux pratiques spirituelles orthodoxes — portent une vision du corps et de la personne qui transparaît dans chaque aspect de l'enseignement.

Conseil pour un débutant qui veut commencer en 2026

Élise Vernet : Dernier conseil pratique : quelqu'un qui décide ce soir de commencer le Systema. Que lui dites-vous ?
Viktor Sorokin :

La première chose que je lui dis, c'est de venir avec les mains vides. Pas de fantasme sur les Spetsnaz, pas d'idée préconçue sur ce qu'il va apprendre, pas de comparaison avec une vidéo YouTube. Le Systema surprend systématiquement les débutants : ils arrivent en cherchant des techniques et découvrent qu'on leur parle de respiration et de posture. Ils arrivent en voulant apprendre à frapper et passent leur premier cours à tomber doucement sur des tatamis. Ceux qui restent sont ceux qui acceptent cette surprise comme une information utile plutôt qu'une déception.

La deuxième chose : venez régulièrement et acceptez que les progrès soient invisibles pendant des mois. Le Systema ne donne pas de ceinture, ne certifie pas de niveau, ne couronne pas les meilleurs de la semaine. La progression est interne, subjective, souvent invisible de l'extérieur. Un élève de deux ans qui a profondément intégré la relaxation sous contrainte est plus avancé qu'un élève de cinq ans qui a appris cinquante techniques mais reste tendu dès qu'on le touche. Acceptez cette temporalité, parce que c'est précisément ce qui fait que le Systema tient dans le corps sur le long terme.

La troisième chose : ne renoncez pas aux autres sports. Le Systema ne demande pas l'exclusivité. Des élèves qui font du judo en parallèle, du yoga, de la natation, de la course à pied — tous progressent plus vite que les pratiquants exclusifs. La qualité corporelle générale nourrit la pratique. Et choisissez un instructeur dont vous aimez être en présence, pas seulement un instructeur dont vous admirez les démonstrations. Dans une discipline sans grades ni compétition, la confiance dans la relation pédagogique est votre seul baromètre. Prenez le temps de la trouver.

Conclusion — les 3 choses à retenir

En fin d'entretien, nous avons demandé à Viktor Sorokin de formuler trois points essentiels à retenir pour nos lecteurs qui n'auraient le temps que pour une seule chose à mémoriser.

  1. Le Systema n'est pas une technique, c'est un principe. Contrairement au Sambo ou au judo qui sont des catalogues de techniques codifiées, le Systema enseigne des principes de mouvement — relaxation, continuité, respiration — que le pratiquant applique ensuite à chaque situation différente. C'est plus lent à acquérir, mais plus profond et plus adaptable que n'importe quel catalogue technique.
  2. La filiation militaire est réelle mais la pratique civile est adaptée. Oui, les fondateurs ont servi dans les forces spéciales russes. Non, les cours civils n'enseignent pas des techniques secrètes d'assassinat. Ce qu'on transmet, ce sont des principes corporels issus d'une tradition militaire, redessinés pour permettre à un cadre parisien de mieux gérer son stress quotidien et d'être capable de se défendre dans une situation d'urgence. Les deux sont vrais sans se contredire.
  3. Commencez par trouver un bon instructeur, pas un bon programme. En l'absence de fédération nationale, de grades standardisés et de compétitions pour tester le niveau, la qualité du Systema que vous apprenez dépend entièrement de la qualité de votre instructeur. Cherchez sa certification, observez un cours avant de vous inscrire, et faites confiance à votre perception : un bon instructeur de Systema dégage une présence calme et précise qui est elle-même une démonstration de ce qu'il enseigne.

Nous remercions chaleureusement Viktor Sorokin pour la générosité et la précision de ses réponses. Pour prolonger la découverte, les ressources disponibles sur ce site couvrent l'ensemble des arts martiaux russes, du Sambo historique aux pratiques contemporaines. La tradition du combat corps-à-corps russe est vivante, plurielle, et plus accessible qu'elle n'en a l'air — à condition de trouver la bonne porte d'entrée.

Questions fréquentes

Le Systema est-il vraiment enseigné aux forces spéciales russes ?

Les fondateurs modernes du Systema, Mikhaïl Ryabko et Vladimir Vasiliev, ont effectivement des parcours militaires au sein des forces spéciales soviétiques puis russes. Ryabko a servi dans le Spetsnaz et continue d'enseigner aux unités d'élite russes. Cela dit, le Systema tel qu'il est diffusé auprès du public civil est une version pédagogique adaptée, non le manuel opérationnel des forces armées. La filiation militaire est réelle mais ne signifie pas que le pratiquant civil apprend exactement ce que les soldats des forces spéciales pratiquent sur le terrain.

Quelle est la différence entre le Systema et le Sambo ?

Le Sambo est une discipline codifiée des années 1930, avec des techniques numérotées, des règles de compétition précises, des clés articulaires répertoriées et un système de grades structuré. Le Systema, au contraire, refuse toute codification : pas de katas, pas de techniques imposées, pas de compétition, pas de ceintures ni de grades. Le Sambo cherche à dominer l'adversaire par une technique précise ; le Systema cherche à rester détendu sous la pression, à utiliser la respiration et la fluidité pour neutraliser sans violence excessive. Les deux ont des racines slaves communes mais obéissent à des philosophies opposées.

Comment pratiquer le Systema en France ?

Le Systema ne dispose pas d'une fédération nationale unique en France. On trouve des instructeurs certifiés par les écoles de Vladimir Vasiliev (Toronto) et de Mikhaïl Ryabko (Moscou). En Île-de-France, plusieurs associations proposent des cours réguliers, notamment à Paris et en banlieue proche. Le meilleur point d'entrée consiste à chercher des instructeurs certifiés Vasiliev ou Ryabko, à assister à un cours d'essai et à vérifier que l'instructeur a suivi une formation auprès de l'une des deux écoles sources. Comptez entre 80 et 150 euros par mois selon les associations.

Le combat corps-à-corps russe est-il efficace pour la self-défense ?

Le Systema et les arts martiaux russes en général ont été conçus à l'origine pour des situations de combat réel, y compris contre plusieurs adversaires, avec armes, dans des espaces réduits. La philosophie de non-résistance et de fluidité est particulièrement adaptée à la self-défense car elle évite la montée en violence inutile. En revanche, l'absence de compétition signifie que le pratiquant ne teste jamais ses techniques sous pression réelle : il faut plusieurs années de pratique pour que les réflexes soient vraiment assimilés. Pour une efficacité rapide en self-défense, le Sambo Combat ou le Krav Maga offrent une progression plus mesurable à court terme.

Faut-il avoir déjà fait un art martial pour commencer le Systema ?

Non, et certains instructeurs considèrent même qu'un bagage martial préalable peut être un frein au début, car le Systema demande d'oublier les réflexes de tension et de blocage acquis ailleurs. La discipline accueille les débutants complets dès le premier cours. Les exercices initiaux portent sur la respiration, la posture, les chutes souples et la relaxation sous contrainte — des fondamentaux accessibles sans prérequis physiques particuliers. L'ouverture d'esprit et la patience sont plus importantes que la condition athlétique ou l'expérience martiale.

La respiration est-elle vraiment une technique de combat dans le Systema ?

Oui, et c'est l'une des caractéristiques les plus distinctives du Systema. La maîtrise de la respiration y est considérée comme un outil de combat à part entière : elle permet de gérer la douleur lors de l'impact d'un coup, de récupérer rapidement après un effort intense, de maintenir la clarté mentale sous stress et de rester détendu lors d'une confrontation. Les exercices de respiration (inspiration courte, expiration longue, apnée active) sont pratiqués dès les premières séances et restent au cœur de l'entraînement à tous les niveaux. Ce n'est pas du mysticisme : c'est une approche physiologique validée par la psychologie sportive moderne.