Alexandre Nevski : le heros national qui a sauve la Russie orthodoxe
Alexandre Nevski (1221-1263) est l'une des figures les plus imposantes de l'histoire russe. Prince de Novgorod a dix-neuf ans, il triompha des Suedois sur la Neva en 1240, ecrasa les chevaliers teutoniques sur le lac Peipous gele en 1242, puis choisit la soumission aux Mongols pour preserver la foi orthodoxe. Canonise par l'Eglise en 1547, heros du film de Sergei Eisenstein, il reste aujourd'hui encore un symbole absolu de la resistance russe et de l'identite nationale.
Naissance et enfance d'Alexandre Iaroslavitch
Alexandre Iaroslavitch naquit le 30 mai 1221 a Pereslavl-Zalesski, dans la principaute de Vladimir, au coeur de ce qui allait devenir la Russie centrale. Son pere, Iaroslav II Vsevolodovitch, etait un des princes les plus puissants de la Rus de Vladimir-Souzdal, et descendait en ligne directe de Vladimir le Grand, le baptiseur de la Rus au Xe siecle. Sa mere, Feodosia Mstislavna, etait la fille d'un prince de Toropets. Alexandre etait le deuxieme fils du couple, ce qui ne le destinait pas a regner directement, mais il recut l'education ceremonielle et martiale d'un prince-guerrier.
L'enfance d'Alexandre fut marquee par le chaos qui secouait la Rus du XIIIe siecle. Les principautes russes, rivales et fragmentees, se disputaient sans cesse la preeminence, tandis que la menace mongole se rapprochait inexorablement de l'est. Des l'age de quatre ans, selon la tradition princiere de l'epoque, Alexandre participa a la ceremonie du postrig : on coupa pour la premiere fois ses cheveux et on le hissa sur un cheval, symbolisant son entree dans l'ordre des guerriers. Il apprit tres tot a manier l'epee, l'arc et la lance, sous la direction des meilleurs instructeurs de la druzhina, la garde personnelle de son pere.
Son education ne fut pas seulement militaire. Alexandre recut une formation religieuse profonde, dans la tradition orthodoxe heritee de Byzance. Il apprit a lire et a ecrire en vieux slavon ecclesiastique, etudia les textes liturgiques, les vies de saints et les chroniques historiques. Cette double formation, guerriere et spirituelle, allait marquer toute son existence : Alexandre Nevski fut toute sa vie un homme d'action en meme temps qu'un homme de foi, convaincu que la defense de la Rus et la defense de l'orthodoxie etaient indissociables.
En 1236, alors qu'il avait quinze ans, Alexandre fut envoye par son pere comme prince de Novgorod. La grande cite marchande du nord-ouest russe, carrefour commercial avec la Hanse germanique, etait deja celebre pour son regime republicain original, le vetche, une assemblee populaire qui elisait ses princes et pouvait les destituer. Ce fut une ecole politique rude pour le jeune Alexandre : gouverner Novgorod ne signifiait pas regner en maitre absolu mais negocier constamment avec les boyards marchands, l'eveque et le peuple. Cette experience developpa chez lui un sens aigu du compromis qui lui serait plus tard vital face aux Mongols.
Prince de Novgorod : la montee en puissance
L'annee 1237 fut le tournant de l'histoire russe medievale. Les armees mongoles de Batu Khan, petit-fils de Gengis Khan, deferlerent sur la Rus depuis la steppe. Riazan, Vladimir, Kiev, Moscou tomberent les unes apres les autres. Le pere d'Alexandre, Iaroslav, devint grand-prince de Vladimir en 1238, apres la mort de son frere au combat, mais sous la tutelle formelle des Mongols. Novgorod, au nord des marecages, echappa miraculeusement a l'invasion grace a la saison des degels qui rendit les routes impraticables pour la cavalerie mongole. Cette protection geographique fit de la cite un refuge de l'independance russe.
Les premieres annees d'Alexandre a Novgorod furent consacrees a la defense des frontieres nord-ouest, constamment menacees par les Suedois, les Livoniens et les Lituaniens paiens. Le jeune prince organisa une armee professionnelle autour de sa druzhina et des milices urbaines. Il etablit des systemes de guet le long des rivieres, notamment sur la Neva, qui reliait le lac Ladoga a la mer Baltique et constituait la veritable porte d'entree vers Novgorod. Des postes de surveillance, tenus par des Ijoriens et des Karelien fideles, renseignaient en permanence le prince sur les mouvements ennemis.
Le contexte geopolitique de 1240 etait particulierement menacant. Le pape Gregoire IX avait proclame une croisade contre la Rus orthodoxe, consideree comme schismatique depuis le grand schisme de 1054. L'Ordre teutonique, qui avait deja conquis la Prusse paienne, etendait sa domination vers l'est a travers sa branche livonienne. La Suede, unifiee sous la dynastie des Folkungar, voulait quant a elle controler les comptoirs commerciaux de la Baltique orientale et convertir les populations finno-ougriennes. Ces trois puissances catholiques representaient une menace coordonnee contre l'independance et la foi de Novgorod.
La bataille de la Neva en 1240 contre les Suedois
En juillet 1240, une flotte suedoise commandee par le jarl Birger Magnusson, regent du roi Eric XI, remonta la Neva pour etablir une tete de pont a l'embouchure de la riviere Ijora. L'expedition comptait environ cinq mille hommes, comprenant des chevaliers suedois, norvegiens et des auxiliaires finnois. Le plan etait ambitieux : fonder une forteresse qui controlerait l'acces a Novgorod, convertir les populations Ijoriennes au catholicisme et lancer une campagne d'enverguge vers le sud. Le jarl Birger aurait meme envoye un message insolent au jeune prince Alexandre : "Si tu peux me resister, je suis deja sur ta terre."
Alexandre n'avait que dix-neuf ans lorsqu'il recut la nouvelle du debarquement. Contrairement a ce qu'on aurait pu attendre d'un jeune prince, il ne convoqua pas l'assemblee du vetche ni le conseil des boyards. Il decida d'agir immediatement, avec sa seule druzhina et une petite troupe de volontaires novgorodiens, sans attendre les renforts de Vladimir. Partir avec quelques centaines d'hommes attaquer une armee cinq fois superieure semblait suicidaire, mais Alexandre misait sur l'effet de surprise. Il savait que les Suedois, confiants en leur superiorite numerique, ne s'attendaient pas a une riposte rapide.
Le 15 juillet 1240, a l'aube, Alexandre tomba sur le camp suedois dans la confusion totale. Les Scandinaves, qui venaient de finir de monter leurs tentes et chargeaient encore leurs navires, furent pris de cours. La bataille dura toute la journee dans un chaos sanglant. Alexandre combattit personnellement en premiere ligne, et la tradition hagiographique lui attribue un duel singulier contre le jarl Birger lui-meme, qu'il aurait blesse au visage d'un coup de lance. La druzhina novgorodienne, aguerrie et motivee, tailla en pieces l'infanterie suedoise. A la tombee du jour, les Suedois survivants regagnaient leurs bateaux avec les pertes estimees a plus de mille morts.
La victoire fut retentissante. Elle valut a Alexandre son surnom de Nevski, "de la Neva", qui allait rester attache a son nom pour l'eternite. Mais au-dela du prestige personnel, cette bataille eut des consequences strategiques majeures : elle bloqua definitivement l'expansion suedoise vers la Baltique orientale, preserva l'acces de Novgorod a la mer, et demontra que la Rus morcelee pouvait encore resister militairement. C'etait d'autant plus remarquable que cette victoire fut remportee seulement trois ans apres la catastrophique invasion mongole qui avait reduit le reste de la Rus a l'etat de vassalite.
La bataille du lac Peipous 1242 contre les Teutoniques
La menace catholique ne faiblit pas apres la defaite suedoise. En 1240, les chevaliers de l'Ordre Livonien, branche de l'Ordre teutonique, profitant de ce qu'Alexandre etait occupe sur la Neva, prirent la ville de Pskov, situee a seulement deux cents kilometres au sud-ouest de Novgorod. Ils installerent une garnison, commencerent a convertir la population orthodoxe de force et se preparerent a marcher sur Novgorod meme. Pour aggraver la situation, Alexandre fut brievement exile par les boyards novgorodiens, qui reprochaient au jeune prince son autoritarisme. Mais devant l'avancee teutonique, la cite rappela en urgence son heros en 1241.
Le retour d'Alexandre fut foudroyant. En quelques mois, il reprit Koporie, libera Pskov en 1242, puis poussa l'offensive en territoire livonien. Mais les Teutoniques se regrouperent et rassemblerent une armee considerable commandee par le grand maitre Hermann de Buxhoevden, eveque de Dorpat. Le 5 avril 1242, les deux armees s'affronterent sur le lac Peipous gele, a la frontiere entre l'actuelle Estonie et la Russie. L'endroit exact, traditionnellement situe pres de la pierre Corbeau (Voronii Kamen), reste debattu par les historiens modernes.
La bataille de la Glace, comme elle fut surnommee, fut un modele d'art militaire. Les chevaliers teutoniques se formerent en coin, leur tactique classique, avec la cavalerie lourde au centre et l'infanterie des auxiliaires chudes sur les flancs. Alexandre, qui connaissait cette formation, disposa son infanterie au centre pour absorber le choc initial, tout en placant ses meilleures troupes de cavalerie en reserve sur les flancs et a l'arriere. Lorsque le coin teutonique enfonca le centre russe mais se trouva bloque par la foret et les rivages, Alexandre lanca ses reserves de cavalerie qui encerclerent les chevaliers. Les lourdement blindes, impuissants dans la melee rapprochee, furent massacres methodiquement. La chronique de Novgorod parle de "cinq cents Allemands tues et cinquante captures". Cette victoire compte parmi les batailles les plus decisives de l'histoire russe.
La legende de la glace qui se rompt sous le poids des armures, immortalisee par le film d'Eisenstein, est probablement une exageration poetique. Les chroniques contemporaines ne mentionnent pas cet episode, et les archeologues subaquatiques n'ont jamais retrouve d'armures au fond du lac. Ce qui est certain, en revanche, c'est que la defaite teutonique fut totale et marqua l'arret definitif de l'expansion catholique vers l'est russe. Le traite signe peu apres reconnut les frontieres de Novgorod et imposa aux chevaliers teutoniques d'abandonner toute pretension sur les territoires orthodoxes. L'orthodoxie russe etait sauvee a l'ouest.
Le choix de la soumission aux Mongols
Apres avoir triomphe des Suedois et des Teutoniques, Alexandre se trouvait face a une decision infiniment plus complexe : que faire avec les Mongols ? La Horde d'or, l'empire mongol de la steppe occidentale, dominait desormais toute la Rus. Les principautes russes survivaient en tant qu'entites politiques mais devaient payer tribut, fournir des troupes auxiliaires et accepter que leurs princes soient confirmes par le khan de Saraï, la capitale de la Horde. Certains seigneurs russes, soutenus par le pape et les puissances catholiques, pronaient une coalition armee pour chasser les Mongols.
Alexandre fit un choix que l'histoire retint comme un coup de genie realiste. Il refusa de mener la resistance armee contre les Mongols et choisit au contraire la soumission formelle et la cooperation diplomatique. Les raisons etaient lucides. Militairement, la Horde etait infiniment superieure aux forces russes : les Mongols avaient vaincu la Perse, la Chine et la Hongrie, et ecraseraient sans peine une coalition russe. Economiquement, la Rus etait ruinee par l'invasion de 1237-1240 et ne pouvait pas soutenir une guerre d'endurance. Politiquement, les Mongols laissaient intactes les institutions locales et, surtout, protegeaient l'Eglise orthodoxe, exemptee d'impots et consideree comme sacree.
A l'inverse, une victoire des croises teutoniques aurait signifie la catholicisation forcee et la destruction de l'identite russe. "Le Latin est pire que le Tatar", resume une maxime attribuee a Nevski. Ce pragmatisme politique, mal compris a son epoque par certains princes orthodoxes comme Daniel de Galicie qui choisirent la voie catholique, allait se reveler visionnaire. La Russie survivrait comme civilisation parce qu'Alexandre avait accepte l'humiliation politique temporaire pour preserver l'essentiel : la foi, la langue, les institutions ecclesiastiques. La voie choisie par les futurs tsars moscovites, qui allaient deux siecles plus tard chasser les Mongols, etait deja tracee par cette decision.
Diplomatie et resistance passive face a la Horde d'or
De 1246 a 1263, Alexandre effectua plusieurs voyages a la Horde d'or pour y rencontrer les khans Batu, Sartak puis Berke, ainsi qu'un voyage exceptionnel a Karakoroum, la capitale imperiale mongole en Mongolie actuelle, pour etre confirme comme grand-prince de Vladimir. Ces voyages etaient dangereux et humiliants : il fallait se prosterner, offrir des cadeaux precieux, attendre l'audience pendant des semaines, et les princes qui deplaisaient etaient parfois executes. Le propre pere d'Alexandre, Iaroslav, mourut probablement empoisonne a Karakoroum en 1246.
Alexandre utilisa cette diplomatie pour obtenir des avantages concrets. Il negocia la reduction ou l'annulation de tributs apres des annees de famine, obtint l'exemption des jeunes Russes du service militaire obligatoire dans l'armee mongole, et, fait remarquable, convainquit les khans d'accorder a l'Eglise orthodoxe une iarlyk, un edit de protection imperial, en 1261. Cette iarlyk confirmait l'exemption totale des eglises et monasteres de tout impot et placait le clerge sous la protection personnelle du khan. Le resultat paradoxal fut que sous la domination mongole, l'Eglise orthodoxe russe connut une prosperite et une expansion sans precedent.
Cette politique n'allait pas sans opposition interne. En 1257, les Mongols ordonnerent un recensement general de la Rus pour calculer les impots de facon plus rigoureuse. A Novgorod, dont Alexandre etait toujours le prince de reference, la population se revolta contre le recensement qu'elle voyait comme une soumission humiliante. Le propre fils d'Alexandre, Vassili, qui gouvernait la cite, prit la tete de la revolte. Alexandre dut intervenir personnellement, punir les meneurs, faire proceder au recensement et sauver ainsi Novgorod d'une vengeance mongole qui aurait ete catastrophique. Ce fut sans doute l'episode le plus douloureux de son regne.
En 1262, face a des revoltes antimongoles en Rus, Alexandre fit un dernier voyage vers l'est pour negocier avec le khan Berke. Il parvint a obtenir la paix et, encore une fois, l'exemption du service militaire russe dans l'armee mongole en guerre contre les Ilkhanides de Perse. Mais ce voyage epuisa ses forces. Il tomba gravement malade sur le chemin du retour, probablement d'une combinaison de fievre et d'epuisement. Certains historiens ont evoque, sans preuve formelle, un empoisonnement mongol. L'aventure des peuples de la steppe continuerait longtemps a marquer la Russie.
Derniers jours et mort d'Alexandre Nevski
Alexandre mourut le 14 novembre 1263 a Gorodets, sur la Volga, alors qu'il rentrait de son dernier voyage a la Horde. Il avait quarante-deux ans. Sentant sa fin proche, il prononca ses voeux monastiques sous le nom d'Alexis, comme le voulait la tradition princiere orthodoxe pour les souverains agonisants. Selon les chroniques, il benit sa famille, confia ses enfants a son frere Iaroslav et rendit l'ame dans la piete. Le metropolite Cyrille de Kiev, apprenant la nouvelle, s'exclama devant les fideles rassembles : "Le soleil de la terre russe s'est couche."
Son corps fut transporte a Vladimir, la capitale du grand-principat, pour y etre inhume dans la cathedrale de la Nativite-de-la-Vierge du monastere de la Nativite. La ceremonie des funerailles tourna, selon les chroniqueurs, en scenes de deuil populaire extraordinaires : des milliers de fideles pleurerent leur prince-heros, et plusieurs miracles auraient ete observes autour du corps, notamment le redressement d'un membre paralyse au contact du cercueil. Ces manifestations miraculeuses furent immediatement notees par l'Eglise et devaient jouer un role dans la canonisation ulterieure.
L'heritage politique d'Alexandre fut consolide par ses fils. Son fils aine Dimitri herita de Pereslavl, son cadet Andre de Gorodets, mais c'est son plus jeune fils, Daniel, qui devait fonder la dynastie la plus durable en recevant en apanage la modeste ville de Moscou. Deux siecles plus tard, les descendants de Daniel, grand-princes de Moscou, unifieraient la Rus et chasseraient les Mongols, realisant ainsi la vision patiente de leur ancetre Alexandre Nevski. C'est dans cette continuite dynastique et spirituelle que reside toute l'importance de Nevski dans la formation de la Russie moderne.
Canonisation et culte du saint guerrier
La canonisation officielle d'Alexandre Nevski par l'Eglise orthodoxe russe ne survint qu'en 1547, pres de trois siecles apres sa mort, lors du grand concile d'Ivan le Terrible. Ce concile, connu comme le concile des Cent Chapitres, visait a consolider l'Eglise russe et a canoniser de nombreux saints locaux pour affirmer la dimension sacree de la nouvelle monarchie tsariste. Alexandre, defenseur de l'orthodoxie contre les croises latins, etait un candidat evident. Mais des le XIVe siecle, son tombeau a Vladimir etait deja un lieu de pelerinage et de miracles, et la metropolie de Moscou le venerait informellement comme saint.
Sa saintete s'inscrit dans la tradition byzantine des saints guerriers, comparable a saint Georges ou saint Demetrios de Thessalonique. La specificite russe est que Nevski cumule trois dimensions : le prince-guerrier defenseur du peuple, le diplomate sage qui sacrifie sa fierte pour sauver la foi, et le moine pieux qui prend l'habit avant de mourir. Cette triple sainte en faisait un modele parfait pour l'ideologie tsariste naissante : pouvoir militaire, sagesse politique, devotion religieuse. Ivan IV, en particulier, se voyait lui-meme comme heritier spirituel d'Alexandre Nevski.
En 1724, Pierre le Grand, dans le cadre de sa politique de renforcement symbolique de Saint-Petersbourg, fit transferer les reliques d'Alexandre de Vladimir a sa nouvelle capitale. La laure Alexandre-Nevski, fondee en 1710 sur la rive de la Neva pres du lieu presume de la bataille de 1240, devint le sanctuaire principal du saint national. Pierre lui-meme porta le cercueil lors de son arrivee solennelle le 30 aout 1724, date qui devint la fete principale du saint dans le calendrier liturgique russe, en plus du 23 novembre (ancienne date du transfert initial a Vladimir).
Alexandre Nevski dans le cinema d'Eisenstein
Le film Alexandre Nevski de Sergei Eisenstein, sorti en 1938, eleva le heros medieval au rang d'icone de la culture mondiale du XXe siecle. Dans le contexte de la montee du nazisme en Allemagne et de l'annexion de l'Autriche, Staline chargea Eisenstein de realiser un film patriotique qui mobiliserait le peuple sovietique face a la menace germanique. Eisenstein choisit Nevski precisement parce que son adversaire historique, les chevaliers teutoniques, offrait un parallele evident avec la nouvelle menace allemande. Le scenario, ecrit par Eisenstein et Piotr Pavlenko, prend des libertes considerables avec l'histoire mais atteint une puissance epique remarquable.
Le film est structure autour de la bataille de la Glace, qui occupe presque tout le dernier tiers de la projection. La sequence est considerable sur le plan technique : reconstitution grandeur nature du lac gele (en realite tournee en ete avec du sel et de la gelatine), figuration massive, chevaliers teutoniques stylises avec casques a cornes et croix noires. Surtout, la musique de Sergueï Prokofiev, composee en synchronisation parfaite avec le montage, atteint une intensite dramatique exceptionnelle. Le theme choral "Levez-vous, peuple russe" reste l'un des plus celebres hymnes patriotiques russes, repris au cinema, en concert et dans les moments de ferveur nationale.
Le destin du film epousa de facon saisissante les vicissitudes de la politique sovietique. Sorti en decembre 1938, il fut un succes immediat aupres du public et critique. Mais en aout 1939, la signature du pacte germano-sovietique rendit le film politiquement embarrassant : on ne pouvait plus presenter les Allemands en ennemis hereditaires. Le film fut discreetement retire des salles. Moins de deux ans plus tard, le 22 juin 1941, l'operation Barbarossa changeait a nouveau la donne. Alexandre Nevski ressortit immediatement dans tous les cinemas sovietiques et servit d'outil de mobilisation patriotique face a l'invasion allemande. Des decrets officiels ordonnerent aux soldats et civils d'aller le voir pour y puiser du courage.
Heritage et symbole national russe moderne
Le culte d'Alexandre Nevski traversa les siecles et survecut aussi bien aux mutations politiques qu'aux changements de regime. L'Ordre militaire d'Alexandre Nevski, cree par Catherine Ire en 1725 pour distinguer les hauts faits militaires, fut l'une des distinctions les plus prestigieuses de l'empire russe. Aboli par les bolcheviks en 1917, il fut curieusement restaure par Staline en 1942, precisement pendant la Grande Guerre patriotique, comme decoration destinee aux commandants sovietiques. Plus de quarante mille officiers le recurent entre 1942 et 1945. La Federation de Russie l'a retabli comme decoration civile et militaire en 2010.
Plus de deux cents eglises, chapelles et monasteres portent le nom d'Alexandre Nevski dans le monde. La cathedrale Saint-Alexandre-Nevski de Sofia, en Bulgarie, est l'une des plus grandes eglises orthodoxes du monde. A Paris, une chapelle memoriale au 12 rue Daru, inauguree en 1861, rassembla longtemps la communaute russe emigree et accueillit les funerailles de nombreuses personnalites, de Tourgueniev a Maurice Denis. A New York, Seoul, Tallinn, Sofia ou Belgrade, la figure de Nevski rassemble la diaspora orthodoxe russe. Sur le plan geopolitique, son nom est intimement lie a la doctrine militaire russe defensive et patiente.
En 2008, la chaine de television russe Rossia 1 organisa un sondage national intitule "Nom de la Russie" pour designer la plus grande figure historique russe. Apres des mois de votes, c'est Alexandre Nevski qui fut elu, devant Piotr Stolypine, le Premier ministre reformateur du debut du XXe siecle, et Joseph Staline. Ce resultat, qui surprit de nombreux observateurs occidentaux, temoigne de la puissance durable de cette figure medievale dans l'imaginaire russe contemporain. Pour une large majorite de Russes, Nevski incarne la synthese parfaite entre defense militaire de la patrie, preservation de l'identite religieuse et orientale orientale, et capacite de compromis politique face aux puissances dominantes.
Dans la Russie de Vladimir Poutine, la figure d'Alexandre Nevski a ete mobilisee comme element central de la construction ideologique d'une identite nationale orthodoxe et independante de l'Occident. Des sermons du patriarche Cyrille aux discours presidentiels, en passant par les programmes scolaires revises, Nevski incarne le choix strategique d'une Russie ni occidentale ni asiatique, mais eurasienne dans son essence, defendant sa specificite civilisationnelle face aux pressions exterieures. Ce choix, qu'il fit en 1240 face aux Suedois, en 1242 face aux Teutoniques et toute sa vie face a l'Occident catholique et a l'Orient mongol, reste au coeur des debats identitaires russes d'aujourd'hui. Le patrimoine culturel et spirituel russe perpetue son heritage a travers l'art, la liturgie et les lieux de memoire.
Questions frequentes
Qui etait Alexandre Nevski ?
Alexandre Iaroslavitch Nevski (1221-1263) fut prince de Novgorod puis grand-prince de Vladimir. Il tient son surnom "Nevski" de sa victoire sur les Suedois sur la Neva en 1240, alors qu'il n'avait que dix-neuf ans. Deux ans plus tard, il ecrasa les chevaliers teutoniques sur le lac Peipous gele, preservant l'identite orthodoxe de la Rus face aux croisades catholiques. Canonise par l'Eglise orthodoxe russe en 1547, il reste l'un des personnages les plus venerees de l'histoire russe.
Ou s'est deroulee la bataille de la Neva ?
La bataille de la Neva eut lieu le 15 juillet 1240 au confluent de la Neva et de la riviere Ijora, a l'emplacement actuel de la ville d'Oust-Ijora, dans la region de Saint-Petersbourg. Les forces suedoises commandees par le jarl Birger avaient debarque pour etablir une tete de pont et convertir les Finnois paiens. Alexandre, prince de Novgorod, attaqua par surprise avec sa druzhina et remporta une victoire eclatante qui lui valut son surnom de Nevski.
Qu'est-ce que la bataille du lac Peipous ?
La bataille du lac Peipous, aussi appelee bataille de la Glace, eut lieu le 5 avril 1242 sur le lac gele separant l'actuelle Estonie de la Russie. Alexandre Nevski y affronta l'Ordre Livonien, branche des chevaliers teutoniques. Les chevaliers lourdement blindes, formes en coin, furent encercles par l'infanterie russe et la cavalerie de reserve. La victoire preserva l'independance de Novgorod et l'orthodoxie face au catholicisme.
Pourquoi Alexandre Nevski s'est-il soumis aux Mongols ?
Alexandre Nevski fit un choix politique realiste : combattre deux fronts simultanement, l'ouest catholique et l'est mongol, etait impossible. Les Mongols toleraient l'orthodoxie et exigeaient seulement tribut et soumission. Les croises teutoniques, eux, exigeaient la conversion religieuse. Nevski choisit la soumission formelle a la Horde d'or, effectua plusieurs voyages a Karakoroum et Saraï, et preserva l'eglise orthodoxe. Cette diplomatie permit a la Russie de survivre comme civilisation.
Quand Alexandre Nevski a-t-il ete canonise ?
Alexandre Nevski fut canonise par l'Eglise orthodoxe russe lors du concile de 1547, convoque par Ivan le Terrible. Sa saintete se justifiait par sa defense de la foi orthodoxe, sa piete personnelle et les miracles attribues a son tombeau. En 1724, Pierre le Grand fit transferer ses reliques de Vladimir a Saint-Petersbourg, dans la laure Alexandre-Nevski qu'il avait fait construire. Aujourd'hui, sa fete est celebree le 12 septembre dans le calendrier orthodoxe.
Quel est le film d'Eisenstein sur Alexandre Nevski ?
Le film Alexandre Nevski de Sergei Eisenstein, sorti en 1938, est l'un des chefs-d'oeuvre du cinema sovietique. Commande par Staline dans un contexte de montee du nazisme, le film presente Nevski comme un heros patriotique. La sequence de la bataille de la Glace, avec la musique de Sergueï Prokofiev, est devenue une reference cinematographique mondiale. Le film fut interdit apres le pacte germano-sovietique en 1939 puis remis a l'affiche des l'invasion allemande en 1941.
Quel est l'heritage moderne d'Alexandre Nevski en Russie ?
Alexandre Nevski reste l'un des symboles les plus puissants de l'identite russe. L'Ordre d'Alexandre Nevski, cree par Catherine Ire en 1725, fut restaure en 2010 comme l'une des plus hautes distinctions russes. Plus de deux cents eglises portent son nom, dont la laure Alexandre-Nevski a Saint-Petersbourg. En 2008, il fut elu "plus grand Russe de l'Histoire" lors d'un sondage televise national. Son image est mobilisee dans les discours politiques contemporains comme figure de la resistance russe.