Maréchal Joukov : le stratège soviétique qui a vaincu Hitler à Berlin
Gueorgui Konstantinovitch Joukov (1896-1974) est sans conteste le plus grand stratège militaire de la Seconde Guerre mondiale. Quatre fois Héros de l'Union soviétique, titulaire du prestigieux Ordre de la Victoire à deux reprises, ce fils de paysan né à Strielkovka commanda les opérations décisives qui brisèrent la Wehrmacht : la défense de Moscou en 1941, la contre-offensive de Stalingrad en 1942-1943, la bataille de Koursk en 1943, l'opération Bagration en 1944 et la prise de Berlin en avril-mai 1945. Le 8 mai 1945, c'est lui qui signa au nom du commandement soviétique la capitulation sans condition de l'Allemagne nazie, scellant la victoire alliée en Europe.
Jeunesse paysanne et entrée dans l'armée tsariste (1896-1917)
Gueorgui Konstantinovitch Joukov naquit le 19 novembre 1896 (1er décembre selon le calendrier grégorien) dans le village de Strielkovka, dans le gouvernement de Kalouga, à environ cent kilomètres au sud-ouest de Moscou. Sa famille appartenait à la paysannerie la plus pauvre de la Russie tsariste : son père Konstantin Joukov, cordonnier de village, et sa mère Oustinia Artiomievna travaillaient sans relâche pour nourrir leurs enfants dans une isba de bois battue par les vents. L'enfance du futur maréchal fut marquée par la faim, le froid et la dureté du travail rural, expérience commune à des millions de moujiks de l'empire russe finissant.
À l'âge de douze ans, Gueorgui fut envoyé comme apprenti chez son oncle pelletier à Moscou. Pendant quatre ans, il apprit le métier dans les conditions épouvantables des ateliers urbains de l'époque : journées de quatorze heures, brimades, coups, nourriture insuffisante. Cette expérience forgea son caractère implacable et son endurance physique légendaire. Il sut profiter des rares moments libres pour fréquenter les écoles du soir et acquérir une instruction primaire solide, lisant avec passion les récits historiques sur Souvorov et Koutouzov, qui resteraient ses modèles toute sa vie. La doctrine militaire russe de Souvorov, fondée sur l'audace, la rapidité et le coup d'œil, allait profondément imprégner sa pensée stratégique.
En août 1915, mobilisé pour la Première Guerre mondiale, le jeune Joukov rejoignit le 10e régiment de dragons de Novgorod comme simple cavalier. Il combattit sur le front sud-ouest contre les Austro-Hongrois et les Allemands, fit preuve d'une bravoure exceptionnelle et fut décoré à deux reprises de l'Ordre de Saint-Georges, la plus haute distinction militaire de l'armée tsariste pour les soldats. La première croix lui fut remise en 1916 pour la capture d'un officier allemand ; la seconde, après une commotion cérébrale grave subie sur le champ de bataille qui le laissa sourd d'une oreille pour le restant de ses jours. À l'automne 1917, il était sous-officier et avait acquis l'expérience du feu qui ferait de lui un commandant d'élite.
Joukov dans l'Armée rouge : de la guerre civile à la cavalerie soviétique
Lorsque la révolution d'Octobre éclata en 1917, Joukov, comme la majorité des soldats de l'armée tsariste lassés de la guerre, rentra dans son village natal. Mais en août 1918, il s'engagea volontairement dans l'Armée rouge naissante de Trotski et combattit pendant trois ans dans la guerre civile russe, principalement contre les forces blanches de Dénikine et de Wrangel dans le sud du pays. Il participa à la défense de Tsaritsyne, future Stalingrad, ironie de l'histoire, et grimpa rapidement les échelons grâce à ses talents de cavalier et de chef. En 1919, il adhéra au Parti communiste et fut nommé commandant de peloton, puis d'escadron de cavalerie.
Les années 1920 et 1930 furent pour Joukov des années de formation intensive et de service obscur dans la cavalerie soviétique. Il commanda successivement le 39e régiment de cavalerie, la 4e division de cavalerie, le 3e corps de cavalerie, sans cesser d'étudier la théorie militaire dans les écoles spécialisées de Léningrad et de Moscou. Il fut profondément marqué par les écrits du maréchal Toukhatchevski sur la guerre des opérations en profondeur, doctrine soviétique novatrice qui prévoyait l'emploi massif de chars, d'aviation et de troupes aéroportées pour percer le front ennemi et l'effondrer dans la profondeur stratégique. Lorsque Staline fit fusiller Toukhatchevski en 1937 lors de la grande purge militaire, Joukov fut épargné de justesse, en partie grâce à sa réputation d'austérité et à l'absence de liens directs avec les conjurés présumés.
La purge stalinienne décima l'état-major soviétique : 3 maréchaux sur 5, 13 commandants d'armée sur 15, 50 commandants de corps sur 57, plus de 35 000 officiers exécutés ou emprisonnés entre 1937 et 1939. Cette saignée créa paradoxalement une opportunité pour Joukov, qui put accéder à des responsabilités hors de proportion avec son ancienneté. Au printemps 1939, alors que la guerre se profilait à l'horizon européen, le commandement soviétique cherchait désespérément des officiers compétents et politiquement fiables. Joukov, alors commandant adjoint du district militaire de Biélorussie, fut envoyé en urgence en Mongolie pour rétablir une situation militaire critique face aux Japonais.
La victoire éclair de Khalkhin Gol contre les Japonais (1939)
Le conflit non déclaré qui opposait depuis mai 1939 l'Union soviétique et la Mongolie alliée à l'Empire du Japon en Mandchourie sur la rivière Khalkhin Gol représentait une menace stratégique majeure. L'armée du Kwantung japonaise, forte de plus de 75 000 hommes, cherchait à tester la solidité du dispositif soviétique en Asie, dans la perspective d'une éventuelle expansion vers la Sibérie. Si elle l'emportait, l'URSS aurait dû maintenir d'énormes forces en Extrême-Orient, ce qui aurait été désastreux face à la menace allemande à l'ouest. Joukov arriva sur place le 5 juin 1939 et trouva un dispositif soviétique en pleine déroute, mal commandé et démoralisé.
En quelques semaines, Joukov transforma radicalement la situation. Il rétablit la discipline, renforça massivement la logistique, fit construire 750 kilomètres de pistes dans la steppe mongole et concentra discrètement plus de 500 chars BT-7, 500 avions et 100 000 hommes pour son offensive. Le 20 août 1939, à 5h45 du matin, il lança une opération coordonnée d'une ampleur inédite : déluge d'artillerie, bombardement aérien massif, double enveloppement par les ailes blindées. En quatre jours, la 6e armée japonaise du général Komatsubara fut entièrement encerclée. Le 31 août, les combats étaient terminés : 18 000 morts japonais, plus de 3 000 prisonniers, l'intégralité du matériel détruit ou capturé.
Khalkhin Gol fut bien plus qu'une victoire tactique : ce fut un séisme géopolitique. Tokyo, choqué par la démonstration de puissance soviétique, abandonna définitivement l'idée d'une attaque vers le nord et signa avec Moscou le pacte de neutralité du 13 avril 1941. Cette décision aurait des conséquences décisives quelques mois plus tard : lorsque l'opération Barbarossa déferla sur l'URSS, Staline put transférer en toute sécurité les divisions sibériennes vers le front européen pour défendre Moscou. Pour ce triomphe, Joukov reçut son premier titre de Héros de l'Union soviétique et fut promu général d'armée. À 43 ans, il entrait dans le cercle restreint des chefs militaires les plus respectés du pays.
La défense de Léningrad et la bataille de Moscou (1941)
Le 22 juin 1941, l'opération Barbarossa déclenchait l'invasion allemande de l'URSS. Joukov, alors chef d'état-major général, fut envoyé en première ligne pour tenter d'organiser la résistance, d'abord en Ukraine où il dirigea la défense de Kiev, puis en septembre à Léningrad menacée d'encerclement total. À son arrivée le 9 septembre, il trouva la ville sur le point de tomber : panique chez les commandants, désertions, ordres de destruction de la flotte de la Baltique déjà préparés. Joukov, en quarante-huit heures, prit des mesures d'une dureté impitoyable : exécution des fuyards, mobilisation totale de la population civile pour creuser des tranchées, contre-attaques permanentes pour épuiser l'attaquant. Le front se stabilisa, et les Allemands renoncèrent à l'assaut frontal au profit du blocus, qui allait durer 872 jours et coûter la vie à plus d'un million de civils. Le siège de Léningrad reste l'un des épisodes les plus tragiques et les plus héroïques de l'histoire militaire mondiale.
Le 10 octobre 1941, la situation à Moscou était devenue catastrophique. L'opération Typhon avait percé les lignes soviétiques, encerclé plusieurs armées entières à Viazma et Briansk, et la Wehrmacht n'était plus qu'à 30 kilomètres du Kremlin. Staline rappela Joukov en urgence et lui confia le commandement du front de l'Ouest, c'est-à-dire la défense de la capitale. Joukov organisa une défense en profondeur sur la ligne Mojaïsk, en jetant dans la bataille toutes les réserves disponibles : élèves-officiers, milices populaires de Moscou, divisions sibériennes acheminées en train depuis l'Extrême-Orient grâce au pacte de neutralité avec le Japon. Pendant six semaines, ses troupes saignèrent la Wehrmacht dans des combats d'usure désespérés.
Le 5 décembre 1941, alors que les températures chutaient à moins quarante degrés et que les Allemands, mal équipés pour l'hiver russe, étaient à bout de souffle, Joukov lança sa contre-offensive massive avec un million d'hommes répartis sur trois fronts. En quelques semaines, la Wehrmacht fut repoussée de 100 à 250 kilomètres de Moscou, perdant des dizaines de milliers d'hommes et abandonnant matériel et blessés dans la neige. Ce fut la première grande défaite stratégique d'Hitler depuis le début de la guerre, et la fin du mythe de l'invincibilité allemande. La bataille de Moscou consacra Joukov comme le sauveur du pays. Staline le nomma adjoint du commandant suprême, c'est-à-dire son numéro deux militaire, position qu'il conserverait jusqu'à la fin de la guerre.
Stalingrad : architecte de l'opération Uranus (1942-1943)
L'année 1942 vit l'offensive allemande se déplacer vers le sud, en direction du Caucase pétrolier et de la Volga stratégique. Hitler, obsédé par la ville qui portait le nom de son adversaire, lança la 6e armée du général Friedrich Paulus à l'assaut de Stalingrad. Pendant l'été et l'automne, les combats urbains atteignirent une intensité jamais vue dans l'histoire militaire : maisons disputées étage par étage, usines transformées en forteresses, snipers tels Vassili Zaïtsev devenus légendaires. La 62e armée de Tchouïkov tint dans les ruines avec un héroïsme inhumain, pendant que Joukov et son adjoint Vassilievski préparaient secrètement la riposte stratégique au quartier général de la Stavka à Moscou.
L'opération Uranus, conçue par Joukov, était d'une audace et d'une élégance remarquables. Plutôt que de chercher à briser frontalement la 6e armée allemande dans Stalingrad même, le plan consistait à attaquer les flancs roumains et hongrois, beaucoup plus faibles, des deux côtés de la ville, et à refermer les pinces dans la profondeur. Pendant des mois, plus d'un million d'hommes, mille chars et quatorze mille canons furent acheminés discrètement vers les positions de départ, sous une couverture de désinformation parfaite. Hitler, persuadé que les Soviétiques étaient à bout de forces, ne crut pas aux rapports d'intelligence allemands signalant ces concentrations.
Le 19 novembre 1942 à 7h30 du matin, après une préparation d'artillerie de 80 minutes, l'opération Uranus déferla sur les flancs de la 6e armée. Le front du Sud-Ouest de Vatoutine attaqua au nord, le front de Stalingrad d'Eremenko au sud. Les armées roumaines, mal armées et démoralisées, s'effondrèrent en moins de 48 heures. Le 23 novembre 1942, à 16 heures, les pinces se refermèrent à Kalach-sur-le-Don : 330 000 soldats de l'Axe, dont la quasi-totalité de la 6e armée allemande, étaient encerclés dans le chaudron. Cette bataille de Stalingrad, qui se conclut le 2 février 1943 par la capitulation de Paulus avec les 91 000 survivants, marqua le tournant absolu de la guerre à l'Est. Hitler ne se relèverait jamais de ce coup. Pour ses succès, Joukov fut promu maréchal de l'Union soviétique le 18 janvier 1943, premier officier à recevoir ce grade depuis le début de la guerre.
Koursk et l'offensive d'été 1943
Au printemps 1943, après la reconquête soviétique de Kharkov puis sa reperte face à la contre-offensive de Manstein, le front s'était stabilisé autour d'un saillant gigantesque de 200 kilomètres de profondeur centré sur la ville de Koursk. Hitler, espérant reprendre l'initiative stratégique, conçut l'opération Citadelle : une attaque convergente du nord et du sud destinée à pincer le saillant et anéantir les forces soviétiques qui s'y trouvaient. Les Allemands concentrèrent leurs nouveaux chars Panther et Tiger ainsi que les chasseurs de chars Ferdinand, soit 2 700 blindés et 900 000 hommes, dans l'espoir d'une percée décisive. Mais le plan fut éventé par les renseignements soviétiques et par les transfuges Lucy en Suisse.
Joukov, à la tête de la coordination stratégique avec Vassilievski, choisit délibérément la défensive active, contre l'avis de plusieurs commandants pressés de passer à l'attaque. Il fit aménager une défense en huit échelons successifs sur 300 kilomètres de profondeur, hérissée de 400 000 mines, 5 000 kilomètres de tranchées, 8 000 canons antichars. Lorsque la Wehrmacht attaqua le 5 juillet 1943, elle se brisa contre cette muraille. Au sud, près du village de Prokhorovka, le 12 juillet 1943, eut lieu la plus grande bataille de chars de l'Histoire : 800 blindés engagés en une seule journée dans un duel sanglant qui fit basculer le rapport de forces. Cette bataille de Koursk marqua la dernière grande offensive allemande sur le front de l'Est. À partir de juillet 1943, jusqu'à Berlin, l'Armée rouge ne cesserait plus d'avancer.
Dans la foulée de Koursk, Joukov coordonna les offensives soviétiques de l'été et de l'automne 1943 qui libérèrent Orel, Kharkov, puis franchirent le Dniepr en septembre et reprirent Kiev le 6 novembre 1943. Le rouleau compresseur soviétique était désormais en marche. Joukov se distinguait par son sens des opérations interarmes, sa capacité à coordonner des fronts massifs sur des centaines de kilomètres, et son utilisation systématique du char T-34, devenu l'arme emblématique de la victoire soviétique. Il imposa également une logistique inédite, avec des convois de camions Studebaker fournis par le programme américain de prêt-bail, qui décuplèrent la mobilité opérationnelle de l'Armée rouge. La synthèse entre savoir-faire tactique russe et matériel allié fit de Joukov le maître incontesté de la guerre des manœuvres.
La marche sur Berlin et la prise de la capitale du Reich (1945)
L'année 1944 fut celle de l'opération Bagration, planifiée et coordonnée par Joukov, qui détruisit le Groupe d'armées Centre allemand en Biélorussie en un mois (22 juin - 19 août 1944). Cette offensive, l'une des plus grandes de l'histoire militaire, libéra Minsk, Vilnius, et porta l'Armée rouge aux portes de Varsovie. Trente divisions allemandes furent anéanties, 400 000 soldats tués ou capturés. À l'hiver 1944-1945, Joukov fut nommé commandant en chef du 1er front biélorusse, position de prestige absolu : c'était lui qui devait conduire l'assaut final sur Berlin et y planter le drapeau soviétique. Cette mission lui revenait par mérite, mais aussi en raison de la rivalité jalouse que Staline entretenait avec l'autre grand maréchal soviétique, Ivan Koniev, qu'il dirigeait sur l'axe sud parallèlement.
L'offensive Vistule-Oder, lancée le 12 janvier 1945, mena Joukov en quelques semaines des rives de la Vistule jusqu'à 60 kilomètres de Berlin, avec un avancement moyen de 25 kilomètres par jour. Le 1er février 1945, ses chars étaient sur l'Oder à Küstrin, position de départ idéale pour l'assaut final. Mais Staline, méfiant et politiquement calculateur, fit attendre Joukov plus de deux mois avant de donner l'ordre d'attaquer Berlin, le temps de coordonner Koniev par le sud et Rokossovski par le nord. Cette pause permit aux Allemands de fortifier les hauteurs de Seelow, dernière ligne de défense devant la capitale, en y concentrant 100 000 hommes et 1 200 canons.
Le 16 avril 1945 à 5h00 du matin, Joukov lança l'assaut final. La préparation d'artillerie tira plus d'un million d'obus en trente minutes : la plus violente concentration de feu de toute l'histoire militaire. Mais les hauteurs de Seelow se révélèrent un piège : les défenses allemandes en profondeur résistèrent au déluge initial, et l'idée de Joukov d'utiliser des projecteurs anti-aériens pour aveugler les défenseurs se retourna contre les attaquants, dont les chars devinrent des cibles parfaitement éclairées. Pendant trois jours, le 1er front biélorusse paya un prix terrible : plus de 30 000 morts soviétiques rien qu'à Seelow. Mais le 19 avril, la percée était acquise, et le 21 avril 1945, les premières unités soviétiques pénétraient dans la banlieue est de Berlin. Joukov perpétuait ainsi la grande tradition militaire russe et la mémoire de la Grande Guerre patriotique qui structure encore aujourd'hui l'identité nationale russe.
La signature de la capitulation allemande, 8 mai 1945
La bataille de Berlin, du 21 avril au 2 mai 1945, fut d'une violence absolue. Plus de 2,5 millions de soldats soviétiques, 6 250 chars, 41 000 canons et 7 500 avions convergèrent sur la capitale du Reich, défendue par les ultimes 300 000 combattants allemands : restes de la Wehrmacht, jeunes du Volkssturm, Hitlerjugend, soldats étrangers de la Waffen-SS Charlemagne et Nordland. Les combats de rue, de maison, d'étage furent d'une sauvagerie inouïe. Le 30 avril 1945, alors que les troupes de Joukov n'étaient plus qu'à quelques centaines de mètres de la chancellerie, Hitler se suicida dans son bunker. Le même jour, à 22h40, les sergents soviétiques Egorov et Kantaria hissaient le drapeau rouge sur le Reichstag ravagé. Berlin capitula officiellement le 2 mai à 15h00.
Le 7 mai 1945 à Reims, le général Alfred Jodl signait au nom de l'amiral Dönitz, successeur d'Hitler, une première capitulation allemande devant le commandement allié dirigé par Eisenhower. Mais Staline refusa de considérer cet acte comme suffisant, car il avait été signé sans représentant soviétique de plein rang et au siège du commandement occidental. Il exigea une seconde cérémonie, plus solennelle, à Berlin même, présidée par Joukov, vainqueur de la capitale. C'est ainsi que dans la nuit du 8 au 9 mai 1945, dans une salle aménagée du quartier général soviétique de Karlshorst, banlieue est de Berlin, le maréchal Wilhelm Keitel, le général-amiral Hans-Georg von Friedeburg et le colonel-général Hans-Jürgen Stumpff signèrent l'acte de capitulation sans condition de la Wehrmacht devant Joukov, le maréchal britannique Tedder, le général américain Spaatz et le général français de Lattre de Tassigny.
Cette signature, à 22h43 heure de Berlin (0h43 le 9 mai à Moscou), demeure pour les Russes la véritable date de la victoire, célébrée chaque 9 mai comme le Jour de la Victoire (Den Pobedy), fête nationale absolue accompagnée du défilé militaire sur la place Rouge. Pour Joukov, ce moment représentait l'apogée d'une carrière militaire exceptionnelle. Un mois plus tard, le 24 juin 1945, c'est encore lui qui présida le grand défilé de la Victoire sur la place Rouge à Moscou, monté sur un cheval blanc Idéal devant Staline qui se tenait sur la tribune du mausolée Lénine. Les deux cents drapeaux des unités allemandes vaincues furent jetés au pied du mausolée, image symbolique gravée dans la mémoire russe collective. Pour son rôle, Joukov reçut une troisième étoile de Héros de l'Union soviétique et l'Ordre de la Victoire, dont les diamants représentaient à eux seuls une fortune.
Disgrâce sous Staline, retour sous Khrouchtchev, héritage
L'immense popularité de Joukov après 1945 fit rapidement de lui une menace politique aux yeux de Staline. Le tyran, redoutant qu'un héros militaire de cette envergure ne devienne un Bonaparte russe, organisa méthodiquement sa mise à l'écart. En 1946, Joukov fut accusé d'avoir détourné du butin allemand, de cultiver un culte personnel, d'avoir tenu des propos arrogants sur sa propre contribution à la victoire. Une commission d'enquête présidée par Boulganine examina les meubles, tableaux et bijoux confisqués dans sa datcha. Sans aller jusqu'au procès, Staline le rétrograda et l'exila comme commandant du district militaire d'Odessa, loin de Moscou, puis du district de l'Oural en 1948, perdant ses sièges au Comité central et à l'État-Major général. Cette traversée du désert dura sept ans.
La mort de Staline en mars 1953 changea tout. Khrouchtchev, qui avait besoin du soutien de l'armée pour neutraliser Lavrenti Beria, le redoutable chef du NKVD, rappela Joukov à Moscou en urgence. Le 26 juin 1953, c'est Joukov en personne qui dirigea l'arrestation de Beria au Kremlin, les pistolets pointés sous les vêtements, lors d'une réunion du Présidium soigneusement préparée. Cette opération, l'une des plus audacieuses jamais menées dans les coulisses du pouvoir soviétique, scella définitivement la chute du beriaisme et permit la déstalinisation. Joukov fut récompensé : ministre adjoint de la Défense en 1953, puis ministre de la Défense en pleine titularité en février 1955, premier militaire de carrière à occuper ce poste depuis Trotski. Il joua un rôle essentiel lors du XXe Congrès de 1956 et de la répression de l'insurrection hongroise.
Mais l'histoire se répéta. En octobre 1957, alors que Joukov était en visite officielle en Yougoslavie, Khrouchtchev convoqua un plénum du Comité central qui démit brutalement le maréchal de toutes ses fonctions, l'accusant à son tour de bonapartisme et d'avoir tenté de séparer l'armée du Parti. Joukov, qui avait pourtant sauvé Khrouchtchev quelques mois plus tôt, lors de la crise du « groupe antiparti » de juin 1957 en mobilisant les avions militaires pour acheminer les fidèles du Premier secrétaire à Moscou, paya là sa loyauté envers ses convictions. Il fut envoyé à la retraite à 60 ans et mis sous étroite surveillance du KGB. Pendant la décennie qui suivit, sous Brejnev, il fut largement effacé de l'histoire officielle de la Grande Guerre patriotique, ses portraits retirés des manuels et des films. Le panthéon des grandes batailles russes ne pouvait pourtant pas l'écarter durablement.
Joukov consacra ses dernières années à la rédaction de ses mémoires, publiées en 1969 sous le titre « Souvenirs et réflexions ». Ce livre, soumis à la censure mais d'une rare honnêteté pour la littérature mémorialiste soviétique, devint immédiatement un best-seller mondial : plus de cinq millions d'exemplaires vendus, traductions dans une vingtaine de langues. Il y reconnaît les erreurs initiales de 1941, l'impréparation soviétique, les crimes du stalinisme, tout en défendant la dignité du soldat russe et la grandeur de la victoire. Joukov mourut le 18 juin 1974 à Moscou, à 77 ans, et reçut des funérailles d'État sur la place Rouge présidées par Brejnev. Ses cendres furent inhumées dans le mur du Kremlin, parmi les plus grands. Aujourd'hui, sa statue équestre se dresse devant le musée historique sur la place du Manège, et la principale décoration militaire de la Russie post-soviétique porte son nom : l'Ordre de Joukov, restauré en 1994. Le patrimoine militaire russe et la mémoire des décorations soviétiques, dont l'Ordre de la Victoire, demeurent indissociables de sa figure.
Questions fréquentes
Qui était le maréchal Joukov ?
Gueorgui Konstantinovitch Joukov (1896-1974) fut le plus grand stratège soviétique de la Seconde Guerre mondiale. Né paysan dans le village de Strielkovka, il devint maréchal de l'Union soviétique et commanda les opérations décisives qui menèrent à la victoire contre l'Allemagne nazie : défense de Moscou en 1941, contre-offensive de Stalingrad en 1942-1943, opération Bagration en 1944, prise de Berlin en avril-mai 1945. Quatre fois Héros de l'Union soviétique, il signa la capitulation allemande au nom du commandement soviétique le 8 mai 1945 à Karlshorst.
Quelle a été la première grande victoire de Joukov ?
La première grande victoire de Joukov fut la bataille de Khalkhin Gol, en Mongolie, contre l'armée japonaise du Kwantung en août 1939. Joukov y appliqua pour la première fois sa doctrine d'opérations interarmes combinant chars, artillerie, aviation et infanterie. L'encerclement et l'anéantissement de la 6e armée japonaise contraignit Tokyo à signer un accord de neutralité avec Moscou en 1941, ce qui libéra les divisions sibériennes pour défendre Moscou contre la Wehrmacht. Cette victoire valut à Joukov son premier titre de Héros de l'Union soviétique.
Comment Joukov a-t-il défendu Moscou en 1941 ?
Nommé commandant du front de l'Ouest le 10 octobre 1941 alors que la Wehrmacht était à 30 kilomètres du Kremlin, Joukov organisa une défense en profondeur sur la ligne Mojaïsk en utilisant les divisions sibériennes fraîchement arrivées d'Extrême-Orient. Il tint la ligne pendant l'opération Typhon, puis lança le 5 décembre 1941 une contre-offensive massive avec un million d'hommes qui repoussa les Allemands de 100 à 250 kilomètres. Ce fut la première grande défaite stratégique d'Hitler et la fin du mythe de l'invincibilité de la Wehrmacht.
Quel rôle Joukov a-t-il joué à Stalingrad ?
Joukov fut l'architecte stratégique de l'opération Uranus, la contre-offensive soviétique lancée le 19 novembre 1942 qui encercla la 6e armée allemande de Paulus dans Stalingrad. Avec Vassilievski, il planifia secrètement la concentration de plus d'un million d'hommes sur les flancs roumains et hongrois de la 6e armée, puis ordonna l'attaque coordonnée des fronts du Sud-Ouest et de Stalingrad. Le 23 novembre, les pinces se refermèrent à Kalach, piégeant 330 000 soldats de l'Axe. Paulus capitula le 2 février 1943, marquant le tournant de la guerre à l'Est.
Joukov a-t-il pris Berlin en 1945 ?
Oui. Joukov commandait le 1er front biélorusse, qui mena l'assaut principal sur Berlin à partir du 16 avril 1945. Après les combats sanglants des hauteurs de Seelow, ses troupes pénétrèrent dans la capitale du Reich le 21 avril et engagèrent une bataille urbaine d'une violence inouïe contre les ultimes défenseurs allemands. Le drapeau rouge fut hissé sur le Reichstag le 30 avril 1945, jour du suicide d'Hitler dans son bunker. Berlin capitula le 2 mai. Joukov reçut personnellement la capitulation allemande définitive au quartier général de Karlshorst dans la nuit du 8 au 9 mai 1945.
Pourquoi Joukov est-il tombé en disgrâce après la guerre ?
Staline craignait la popularité immense de Joukov, devenu un héros national rivalisant avec son propre culte de la personnalité. Dès 1946, Joukov fut accusé de vol de butin allemand, d'arrogance et de bonapartisme, puis exilé comme commandant du district militaire d'Odessa, loin du pouvoir. Réhabilité par Khrouchtchev en 1953 après la mort de Staline, il joua un rôle clé dans l'arrestation de Beria et devint ministre de la Défense en 1955. Mais en 1957, Khrouchtchev, redoutant à son tour son influence dans l'armée, le démit brutalement et l'écarta définitivement de la vie politique. Il mourut le 18 juin 1974 à Moscou et reçut des funérailles d'État sur la place Rouge.