Pavel Sotnikov, historien spécialiste des Cosaques, portrait studio

Cosaques du Don, Zaporogues, Kouban : entretien avec l'historien Pavel Sotnikov

Les Cosaques font partie des figures les plus mythifiées de l'histoire russe. Cavaliers libres des steppes du sud, conquérants de la Sibérie, rebelles contre les tsars, gardes impériaux puis victimes du génocide bolchevique : leur trajectoire échappe aux clichés du Tarass Boulba de Gogol. Pour démêler le mythe et la réalité, nous avons rencontré Pavel Sotnikov, historien indépendant spécialiste de la Russie impériale, qui distingue minutieusement les Cosaques du Don, les Zaporogues, le Kouban et les onze hôtes officiellement reconnus aujourd'hui par la Fédération de Russie.

Aux origines des Cosaques (XVe-XVIe siècles)

Sophie Maréchal

Pavel, commençons par la question la plus simple et la plus piégeuse : qui sont, à l'origine, les Cosaques ? D'où viennent-ils, quand apparaissent-ils dans l'histoire ?

Pavel Sotnikov

La question est piégeuse parce que les Cosaques ne sont pas un peuple au sens ethnique du terme. Le mot lui-même vient du turc qazaq, qui signifie « homme libre », « aventurier », parfois aussi « banni ». On le trouve attesté dans les chroniques dès le XVe siècle, et il désigne d'abord des bandes de cavaliers turcophones et slaves qui vivent dans les zones grises entre les principautés russes au nord, le khanat de Crimée au sud, la Pologne-Lituanie à l'ouest et la Horde au-delà de la Volga.

Concrètement, qui sont ces hommes ? Des paysans qui ont fui le servage moscovite ou polonais, des soldats déserteurs, des hors-la-loi, des marchands ruinés, des Tatars convertis ou non. Ils s'installent dans les steppes pontiques le long du Don, du Dniepr, du Terek, de l'Oural. Ils vivent de chasse, de pêche, de pillage des caravanes turques et tatares, et plus tard d'agriculture. Pour comprendre la suite, il faut bien voir un point essentiel : les Cosaques sont d'abord une réponse économique et sociale au servage, pas une institution. Si tu allais sur la grande synthèse historique sur les guerriers des steppes que vous avez publiée, c'est exactement ce contexte de fuite et de liberté retrouvée qu'on retrouve.

Sophie Maréchal

Donc l'image romantique des Cosaques comme peuple ancestral des steppes serait un mythe ?

Pavel Sotnikov

Exactement. C'est une construction du XIXe siècle, largement portée par l'historiographie tsariste puis par la littérature, Gogol en tête. Au XVIe siècle, les Cosaques sont des communautés mixtes, plurilingues, multiconfessionnelles. Ils accueillent des fuyards de toutes origines. Ce qui les unit, ce n'est pas le sang, c'est le statut de gens libres, l'élection des chefs, et la vie aux frontières. Ce n'est qu'au XVIIIe siècle, quand l'Empire les enrôle officiellement, qu'ils deviennent une caste héréditaire avec une identité fixe.

Cosaques du Don, du Kouban, Zaporogues : trois identités distinctes

Sophie Maréchal

Le grand public confond souvent toutes les communautés cosaques. Pouvez-vous nous expliquer précisément les différences entre les Cosaques du Don, ceux du Kouban et les Zaporogues ?

Pavel Sotnikov

Trois communautés, trois géographies, trois histoires politiques distinctes. Les Cosaques du Don sont les plus anciens et les plus connus du côté russe. Ils s'organisent autour du fleuve Don dès le XVe siècle, fondent leur capitale à Tcherkassk puis à Novotcherkassk, et négocient une autonomie progressive avec Moscou. Leur ataman est élu au Krug, l'assemblée militaire qui rassemble tous les hommes libres. Ils servent d'abord le tsar comme alliés contre les Tatars, puis intègrent l'Empire au XVIIIe siècle.

Les Zaporogues, eux, sont du côté ukrainien, sur le bas Dniepr, en aval des cataractes (les porohy, d'où leur nom : « ceux d'au-delà des cataractes »). Ils fondent leur capitale militaire, la Sich, sur une île fortifiée, et fonctionnent comme une véritable république militaire indépendante. Ils relèvent d'abord du Royaume de Pologne-Lituanie, et leur identité est largement orthodoxe et ruthénienne, ce qui deviendra ukrainienne. Le tournant majeur est le traité de Pereïaslav en 1654, où l'hetman Bogdan Khmelnitski place les Zaporogues sous protection du tsar Alexis. Ce traité reste un point de tension historiographique entre Moscou et Kiev encore aujourd'hui.

Le Kouban, enfin, est une création tardive. Catherine II y déporte en 1792 les Cosaques zaporogues survivants, après avoir détruit leur Sich en 1775. Ils colonisent les terres reprises aux Tatars de Crimée, dans le Caucase nord-ouest. Le Kouban devient un hôte cosaque distinct, mêlant l'héritage zaporogue ukrainien et les nouveaux arrivants russes. Leur capitale, Iekaterinodar, est devenue Krasnodar.

Cosaques du Don à cheval lors d'une parade traditionnelle, costume traditionnel
Cosaques du Don en parade : tcherkeska, papakha et chachka, costume codifié au XIXe siècle

Yermak Timofeïevitch et la conquête de la Sibérie (1581-1585)

Sophie Maréchal

Parlons d'un personnage central : Yermak. Pour beaucoup de Russes, il incarne le Cosaque conquérant. Que sait-on vraiment de lui ?

Pavel Sotnikov

Yermak Timofeïevitch est emblématique mais largement légendaire. On sait qu'il était ataman d'une bande de Cosaques du Don ou de la Volga, probablement actif comme pirate sur la mer Caspienne et le bas Volga dans les années 1570. Recruté par les Stroganov, une famille de marchands enrichis dans le sel et les fourrures, il est chargé en 1581 de mener une expédition contre le khanat sibérien de Kütchüm, à l'est de l'Oural. Il dispose de quelques centaines d'hommes seulement, environ 540 selon les chroniques, mais armés d'arquebuses contre des cavaliers tatars équipés à l'ancienne.

Son raid traverse l'Oural, descend les rivières sibériennes en barques, et culmine en octobre 1582 par la prise d'Isker, la capitale du khanat. Yermak envoie alors une ambassade à Ivan le Terrible avec des fourrures précieuses pour offrir la Sibérie au tsar. C'est un geste politique majeur : un chef de bande cosaque, en théorie hors la loi, devient le donateur d'un empire au souverain de Moscou. Yermak meurt en 1585, noyé dans l'Irtych après une embuscade tatare. Mais le précédent est posé : les Cosaques deviennent les agents de l'expansion russe vers l'est, ce qui les distinguera radicalement des autres communautés frontalières d'Eurasie.

La rébellion de Stenka Razine (1670-1671) et celle de Pougatchov (1773-1775)

Sophie Maréchal

Mais cette relation au tsar est conflictuelle. Stenka Razine et Pougatchov sont deux Cosaques qui ont mené les plus grandes révoltes de l'histoire russe. Pouvez-vous comparer ces deux figures ?

Pavel Sotnikov

Ce sont deux moments où les Cosaques basculent du service du tsar à la rébellion ouverte, à un siècle d'intervalle. Stepan Razine, dit Stenka, est un ataman cosaque du Don. Il commence en 1667 par des raids de pirates contre la Perse safavide, traverse la mer Caspienne, pille Bakou, ramène des butins fabuleux. Mais en 1670, il transforme son entreprise en révolte sociale : il remonte le Volga avec une armée grossissante de Cosaques, paysans fugitifs, vieux-croyants persécutés, peuples allogènes (Tchouvaches, Mordves, Tatars). Il prend Astrakhan, Tsaritsyne, Saratov. Il propose une utopie cosaque : abolition du servage, élection populaire, fin des boyards. La répression du tsar Alexis est brutale. Razine est trahi par les Cosaques riches du Don, livré à Moscou et écartelé sur la Place Rouge en 1671.

Un siècle plus tard, en 1773, Iemelian Pougatchov, simple Cosaque du Don déserteur, se proclame tsar Pierre III ressuscité (l'époux assassiné de Catherine II). Il rassemble les Cosaques de l'Oural, les paysans, les Bachkires, les ouvriers des usines de l'Oural. Sa révolte est plus structurée, plus militaire, plus longue. Elle ébranle l'empire pendant deux ans. Catherine II envoie son meilleur général, Souvorov, pour l'écraser. Pougatchov est lui aussi trahi par ses propres Cosaques, livré à Moscou et exécuté en 1775. Ces deux échecs ont une conséquence majeure : Catherine II décide d'en finir avec l'autonomie cosaque, supprime la Sich zaporogue, déporte les survivants au Kouban et intègre tous les hôtes dans l'appareil militaire impérial.

La Sich zaporogue : organisation politique unique

Sophie Maréchal

Vous avez mentionné la Sich zaporogue. Cette « république militaire » est souvent décrite comme une démocratie avant l'heure. Mythe ou réalité ?

Pavel Sotnikov

C'est une réalité, mais à condition de ne pas projeter nos catégories démocratiques modernes. La Sich, fondée vers 1556 sur l'île de Khortytsia puis déplacée plusieurs fois sur les îles du bas Dniepr, est une fraternité militaire d'hommes célibataires. Les femmes sont strictement interdites à l'intérieur de la palissade, on entre par engagement personnel, et la discipline est plus rigoureuse que dans n'importe quelle armée régulière de l'époque.

L'organisation politique est élective. La Rada générale, qui rassemble plusieurs milliers de Cosaques en armes, élit chaque année l'hetman, le porte-étendard, le greffier militaire et les juges. Le hetman porte la boulava, masse d'argent symbolique du commandement. La Rada peut le destituer du jour au lendemain s'il déplaît. Les décisions de guerre, de paix, de justice se prennent à main levée ou à la voix. C'est un système plus proche de la république oligarchique des Cités italiennes ou de la Rzeczpospolita polonaise que de la démocratie athénienne.

La Sich a tenu cette indépendance institutionnelle pendant deux siècles, jusqu'à sa destruction par les troupes de Catherine II en juin 1775. C'est cette tradition que les nationalistes ukrainiens du XIXe siècle ont mobilisée pour construire l'idée d'un État ukrainien historiquement distinct de l'Empire russe.

Les Cosaques dans l'armée impériale : la Garde cosaque

Sophie Maréchal

Après la suppression des autonomies, les Cosaques deviennent un corps d'élite dans l'armée tsariste. Quel est leur rôle militaire concret au XIXe siècle ?

Pavel Sotnikov

Ils deviennent la cavalerie irrégulière de l'Empire, et à terme, l'une des troupes d'élite. Le statut cosaque est fixé : chaque homme cosaque doit le service militaire, mais en échange sa famille reçoit une parcelle de terre, exemptions fiscales, autonomie communale dans la stanitsa (le village cosaque). Ils servent vingt ans, équipés à leurs frais (cheval, sabre chachka, lance), et combattent sous leurs propres officiers, dans leurs propres régiments.

Ils sont décisifs dans la campagne de 1812 contre Napoléon. L'ataman Matveï Platov mène les régiments du Don dans une guerre de harcèlement permanent contre la Grande Armée. Pendant la retraite française, les Cosaques font des prisonniers par milliers, démoralisent les colonnes, attaquent les convois. Napoléon lui-même reconnaîtra leur efficacité dans ses mémoires de Sainte-Hélène. Au-delà de 1812, les Cosaques participent à toutes les grandes campagnes : guerre du Caucase contre Chamil, guerre de Crimée, conquête de l'Asie centrale, guerre russo-turque de 1877. La Garde cosaque, à Saint-Pétersbourg, escorte personnellement le tsar et reste fidèle jusqu'au bout. Tout cela s'inscrit dans la continuité de la stratégie militaire russe qui mêle armée régulière et auxiliaires irréguliers.

La Révolution de 1917 : Cosaques rouges contre Cosaques blancs

Sophie Maréchal

L'image populaire est celle des Cosaques fidèles au tsar jusqu'à la fin. La réalité est plus complexe ?

Pavel Sotnikov

Beaucoup plus complexe. En février 1917, les Cosaques de Petrograd sont chargés du maintien de l'ordre, et leur refus de tirer sur les manifestants est l'un des éléments déclencheurs de la chute du tsar. Les communautés cosaques se divisent ensuite. Les Cosaques riches, propriétaires terriens, intègrent massivement les armées blanches : Krasnov sur le Don, Doutov dans l'Oural, Semionov en Sibérie. Mais une partie significative des Cosaques pauvres, surtout dans les jeunes générations marquées par la guerre des tranchées, rejoint les bolcheviks. Boudienny, futur maréchal de l'URSS, vient justement de la cavalerie cosaque du Don.

Pendant la guerre civile (1918-1921), les hôtes du Don, du Kouban et de Terek deviennent les principaux foyers de la résistance blanche. La République du Don proclame son indépendance en mai 1918. L'armée des Volontaires de Denikine prend appui sur le Kouban. Mais les Cosaques rouges, organisés en divisions de cavalerie sous Boudienny, infligent les défaites décisives. La guerre se termine par la victoire bolchevique, mais aussi par la fracture définitive de la communauté cosaque entre vainqueurs et vaincus.

Sich zaporogue reconstituée : campement militaire des Cosaques zaporogues au XVIIIe siècle
Reconstitution d'une Sich zaporogue au XVIIIe siècle : campement fortifié sur les îles du bas Dniepr

La répression bolchevique et l'exil cosaque (1920-1930)

Sophie Maréchal

Vous parlez parfois de « génocide » cosaque. Le terme est-il historiquement justifié ?

Pavel Sotnikov

Le terme est utilisé par certains historiens, surtout depuis l'ouverture des archives soviétiques dans les années 1990. La directive secrète signée par Iakov Sverdlov le 24 janvier 1919, ordonnant la « décosaquisation » totale, prescrit l'extermination physique des Cosaques riches et de tous ceux qui se sont opposés au pouvoir soviétique, sans distinction. Les estimations varient, mais entre 300 000 et 500 000 Cosaques sont tués, déportés ou meurent de famine entre 1919 et 1933. La famine du Kouban en 1932-1933, dans le cadre du Holodomor ukrainien, frappe particulièrement durement les villages cosaques, accusés de saboter les collectivisations.

Parallèlement, l'exil massif. Après la défaite de l'armée Wrangel en Crimée en novembre 1920, plus de 150 000 réfugiés évacuent par la mer Noire vers Constantinople, puis se dispersent : Bulgarie, Yougoslavie, Tchécoslovaquie, Allemagne, France. La France accueille plusieurs dizaines de milliers de Cosaques, surtout en région parisienne, à Lyon, à Marseille, dans le sud-est. Des chœurs cosaques, des écoles, des associations militaires en exil maintiennent la mémoire et la culture. Sainte-Geneviève-des-Bois devient le grand cimetière de l'émigration russe et de nombreux atamans en exil y reposent. Cet exil est une période-clef pour comprendre l'identité cosaque contemporaine, qui se reconstruit autant en diaspora qu'en URSS.

Renaissance cosaque dans la Russie post-soviétique (depuis 1991)

Sophie Maréchal

Depuis trente ans, on parle d'une « renaissance cosaque » en Russie. De quoi s'agit-il exactement ?

Pavel Sotnikov

La renaissance cosaque commence dans les dernières années de l'URSS, avec la publication de romans interdits comme Le Don paisible de Cholokhov dans sa version intégrale, puis la réhabilitation officielle des Cosaques victimes des répressions, votée en 1991. Boris Eltsine signe en 1992 un décret reconnaissant les Cosaques comme « peuple opprimé en droit d'être restauré ». Les premières assemblées cosaques se reforment. Des associations, des chœurs, des écoles cadettes cosaques rouvrent partout dans le sud de la Russie.

L'État reprend le contrôle de ce mouvement à partir des années 2000. La loi de 2005 sur le service des Cosaques russes crée le registre d'État qui reconnaît officiellement onze hôtes cosaques (Don, Kouban, Terek, Volga, Orenbourg, Sibérie, Trans-Baïkal, Oussouri, Iénisseï, Irkoutsk, plus le Grand hôte de tous les Cosaques). Les Cosaques inscrits prêtent serment à la Fédération de Russie, peuvent être employés comme auxiliaires de la police, gardes-frontières, agents forestiers. Vladimir Poutine encourage ce renouveau qui s'inscrit dans la mise en récit d'une Russie traditionnelle, orthodoxe et martiale. Cette renaissance n'est pas sans tensions internes : les descendants d'émigrés blancs et les héritiers des Cosaques rouges ne partagent pas toujours la même vision, et la communauté reste plurielle.

Mythe et réalité : ce que l'historiographie moderne corrige

Sophie Maréchal

Pour clore cet entretien, quelles sont les principales corrections que l'historiographie récente apporte aux clichés sur les Cosaques ?

Pavel Sotnikov

Trois grandes corrections. Premièrement, l'image purement militaire est trompeuse. Les Cosaques sont aussi, et même surtout, des paysans-soldats. Une stanitsa au XIXe siècle est avant tout un village agricole où l'on cultive le blé, l'orge, le tournesol. Le service militaire est saisonnier ou alterné. L'image du Cosaque toujours à cheval est cinématographique, pas historique.

Deuxièmement, la question religieuse. On répète que tous les Cosaques étaient orthodoxes. C'est faux : on trouve dans les hôtes cosaques de nombreux vieux-croyants persécutés par l'Église officielle, des Kalmouks bouddhistes (intégrés au Don), des Tatars musulmans (à Orenbourg, en Oural), et même quelques Juifs convertis. La diversité confessionnelle est sous-estimée par l'historiographie tsariste qui voulait faire des Cosaques le bras armé de l'orthodoxie.

Troisièmement, le récit littéraire de Gogol dans Tarass Boulba a profondément déformé la perception des Zaporogues. La violence antisémite et antipolonaise du roman est exagérée, le primitivisme guerrier également. Les Zaporogues historiques étaient lettrés, signaient des traités diplomatiques en latin avec les puissances européennes, possédaient des écoles et des bibliothèques. Le mythe du « barbare slave » est une invention romantique du XIXe siècle. C'est en relisant les chroniques originales et les correspondances diplomatiques qu'on retrouve la complexité réelle de ces communautés. On peut prolonger cette réflexion sur la temporalité longue grâce à la chronologie générale de l'histoire russe, qui replace ces épisodes dans la trame plus vaste.

Idées reçues : vrai ou faux ?

« Les Cosaques étaient des esclaves fugitifs »

Nuancé — Beaucoup l'étaient, surtout aux XVIe-XVIIe siècles. Les serfs en fuite des seigneuries moscovites et polonaises ont effectivement formé une part importante du peuplement des steppes. Mais on trouve aussi des soldats déserteurs, des marchands ruinés, des Tatars convertis et des fils cadets de la petite noblesse. Le statut est avant tout social, pas servile.

« Tous les Cosaques étaient orthodoxes »

Faux — La diversité religieuse est un fait. Vieux-croyants nombreux, Kalmouks bouddhistes intégrés à l'hôte du Don, Tatars musulmans à Orenbourg, et conversions multiples au sein des communautés. L'orthodoxie devient dominante au XIXe siècle quand l'Empire impose une uniformisation administrative et religieuse.

« Les Cosaques zaporogues parlaient ukrainien »

Vrai — Plus précisément, ils parlaient le ruthénien moyen, ancêtre direct de l'ukrainien moderne. Les correspondances officielles, les chants traditionnels, les chroniques de la Sich sont rédigés dans cette langue. C'est l'un des arguments majeurs des historiens ukrainiens pour faire des Zaporogues les ancêtres directs de la nation ukrainienne.

« Les Cosaques avaient un statut social privilégié sous les tsars »

Vrai — À partir de la fin du XVIIIe siècle, le statut cosaque devient héréditaire et privilégié : exemption de l'impôt foncier, attribution de terres communales, autonomie judiciaire dans la stanitsa, droit au port d'armes. En contrepartie, le service militaire est lourd (vingt ans), et l'équipement reste à la charge de la famille.

« Tarass Boulba de Gogol décrit fidèlement les Cosaques »

Faux / nuancé — Le roman de Gogol (1835, remanié 1842) est un chef-d'œuvre littéraire mais une mauvaise source historique. Il romantise la violence guerrière, simplifie les rapports avec les Polonais et les Juifs, et projette sur le XVIIe siècle une vision panslaviste typique du XIXe. Les Zaporogues historiques étaient bien plus diplomates et lettrés que les héros sanguinaires de Gogol.

« Les femmes cosaques avaient un statut particulier »

Vrai — Dans les stanitsas, les femmes assuraient la gestion économique du foyer pendant les longs services militaires des hommes. Elles participaient à l'assemblée villageoise dans certains hôtes, héritaient des terres communales, et disposaient d'une autonomie pratique bien supérieure à celle des paysannes russes ordinaires.

Trois choses à retenir

  1. Les Cosaques ne sont pas un peuple, c'est un statut. Apparus au XVe siècle dans les steppes pontiques, ils rassemblent des fuyards de toutes origines unis par la liberté, l'élection des chefs et la vie aux frontières. L'image d'un peuple ancestral homogène est une construction du XIXe siècle.
  2. Don, Zaporogues, Kouban : trois trajectoires politiques distinctes. Le Don intègre l'Empire russe en gardant son autonomie élective, les Zaporogues forment une république militaire indépendante détruite en 1775, et le Kouban naît de la déportation des survivants zaporogues par Catherine II.
  3. La « décosaquisation » bolchevique de 1919-1933 a brisé la communauté. Entre 300 000 et 500 000 Cosaques tués, déportés ou affamés, et plus de 150 000 exilés en Europe et en France. La renaissance post-soviétique depuis 1991 reconstruit onze hôtes officiels mais reste marquée par cette fracture historique.

L'histoire des Cosaques traverse cinq siècles d'histoire russe et ukrainienne, de la liberté primitive des steppes à la militarisation impériale, en passant par les utopies rebelles de Razine et Pougatchov, l'effondrement révolutionnaire et la résurrection contemporaine. Pavel Sotnikov rappelle qu'il faut éviter aussi bien la mythification romantique que la condamnation rétrospective : les Cosaques sont une institution sociale complexe, plurielle, qui a profondément marqué l'expansion territoriale et la culture militaire russes. Pour qui veut prolonger ce voyage, le costume cosaque traditionnel reste l'un des éléments les plus visibles de cette identité, tout comme les armes traditionnelles slaves dont la chachka est l'emblème, ou encore une visite du pays des Cosaques sur les rives du Don, à Rostov ou à Krasnodar.

Questions fréquentes

Quelle est la différence entre Cosaques et chevaliers ?

Le chevalier européen médiéval est un guerrier d'élite issu d'une noblesse héréditaire, lié à un seigneur par un serment de vassalité et soumis à un code féodal religieux. Le Cosaque, lui, est un homme libre des steppes du sud russe et ukrainien, organisé en communauté militaire élective. Il n'a pas de seigneur direct, élit son ataman ou son hetman au Krug ou à la Rada, et vit du travail agricole comme du pillage. Le chevalier sert un suzerain, le Cosaque sert d'abord sa communauté avant de négocier un service au tsar.

Quel est le costume traditionnel cosaque ?

Le costume cosaque varie selon les régions mais comporte des invariants. Pour les Cosaques du Don et du Kouban : la tcherkeska, longue tunique cintrée d'origine caucasienne avec cartouchières sur la poitrine, le pantalon large rentré dans des bottes souples, le bachlyk (capuche pointue) et la papakha en astrakan. Les Cosaques zaporogues portaient au XVIIe siècle une chemise large, des pantalons bouffants amples, une ceinture de soie, et la chouprina, longue mèche tressée sur le crâne rasé. Le sabre courbe (chachka) complète l'ensemble.

Combien existe-t-il de communautés cosaques aujourd'hui en Russie ?

La Russie reconnaît officiellement onze hôtes cosaques (voïskos) inscrits au registre d'État depuis la loi de 2005 sur le service des Cosaques russes : les hôtes du Don, du Kouban, de Terek, de la Volga, d'Orenbourg, de Sibérie, du Trans-Baïkal, d'Oussouri, d'Iénisseï, d'Irkoutsk et le Grand hôte cosaque de tous les Cosaques. À cela s'ajoutent de nombreuses associations régionales non enregistrées et des communautés cosaques en Ukraine, au Kazakhstan et en diaspora. Les estimations varient entre cinq et sept millions de personnes se revendiquant cosaques en Russie.

Les Cosaques pratiquent-ils encore les arts martiaux traditionnels ?

Oui, plusieurs traditions martiales cosaques ont été reconstruites depuis les années 1990. La Spas, art martial cosaque zaporogue à mains nues redécouvert en Ukraine, mêle gestes rituels et techniques de combat. Le Plastoun, héritage des éclaireurs cosaques du Caucase, enseigne la furtivité, le combat au couteau et le tir embusqué. Les écoles de chachka cosaque (sabre courbe) connaissent un renouveau à Rostov-sur-le-Don et à Krasnodar. Ces pratiques restent toutefois marginales par rapport aux arts martiaux russes officiels comme le Sambo ou le Systema.

Quel est le drapeau des Cosaques du Don ?

Le drapeau historique des Cosaques du Don comporte trois bandes horizontales : bleu en haut (couleur des Cosaques du Don eux-mêmes), jaune au milieu (les Kalmouks bouddhistes intégrés à l'hôte au XVIIe siècle) et rouge en bas (les Russes installés sur le Don). Adopté lors du congrès du Cercle militaire du Don en 1918 sous l'éphémère République du Don, ce drapeau a été restauré en 1996 comme drapeau officiel de l'oblast de Rostov, capitale historique du Pays cosaque. Il flotte aujourd'hui sur de nombreux bâtiments publics du sud de la Russie.

Y a-t-il des Cosaques en France ?

Oui, la France a accueilli plusieurs vagues d'émigration cosaque. La principale arrive après la défaite des armées blanches en 1920 : des milliers de Cosaques du Don, du Kouban et de Terek transitent par Constantinople puis s'installent en France, principalement dans la région parisienne, à Lyon et dans le sud-est. Le mouvement Cosaques en France et l'Union cosaque de Paris perpétuent depuis un siècle les traditions, les chœurs, les danses et la mémoire de l'exil. Une chapelle orthodoxe leur est dédiée à Sainte-Geneviève-des-Bois où reposent de nombreux atamans en exil.