Une pilote de chasse en combinaison grise, casque sous le bras, devant un chasseur bimoteur à l'aube sur le tarmac d'une base aérienne.

Armée de l'air russe depuis 1945 : de la VVS soviétique aux Forces aérospatiales (VKS)

L'armée de l'air russe n'existe plus sous ce nom depuis le 1er août 2015 : la VVS a alors fusionné avec les Forces de défense aérospatiale pour former les Forces aérospatiales russes (VKS), une branche unique qui réunit l'aviation, la défense aérienne et antimissile et les forces spatiales. Cet article suit son histoire depuis 1945 : l'héritage soviétique, l'effondrement des années 1990, les réformes de 2009 à 2015, la Syrie et les appareils emblématiques, en s'en tenant à des dates et à des faits vérifiés.

De la VVS aux VKS : un changement de nom qui cache une réorganisation

Quand on cherche « armée de l'air russe », on tombe sur deux réalités superposées. Il y a d'abord la VVS (Voenno-vozdouchnye sily, littéralement « forces aériennes militaires »), nom porté par l'aviation soviétique puis russe pendant des décennies. Il y a ensuite les VKS (Vozdouchno-kosmitcheskie sily, « forces aérospatiales »), créées le 1er août 2015. Le premier terme décrit un héritage, le second une organisation actuelle : les VKS ne sont plus une simple armée de l'air, mais un ensemble qui regroupe l'aviation, la défense aérienne et antimissile, et les forces spatiales sous un commandement unique.

Cette précision compte, parce que beaucoup de sources mélangent les périodes et les périmètres. Parler de « l'armée de l'air russe » en 2026, c'est en réalité parler de la composante aviation des VKS. Le décret présidentiel du 1er août 2015 a fait des VKS un vid à part entière, c'est-à-dire une branche des forces armées, et non une simple subdivision (rod) : c'est l'analyse publiée par la Jamestown Foundation, dont nous reprenons ici les dates.

Cet article ne reprend pas la Seconde Guerre mondiale, déjà traitée dans notre dossier sur l'aviation militaire soviétique et ses as de l'air. Il part de 1945 et suit le fil des réformes jusqu'à la structure actuelle. Les chiffres de flotte ou de pertes sont volontairement absents quand nous n'avons pas pu les lire à une source solide : la dernière section explique pourquoi.

L'héritage soviétique : jets, bombardiers et défense aérienne

L'après-guerre ouvre l'ère du réacteur. Le prototype du MiG-15 (désigné I-310) vole pour la première fois le 30 décembre 1947 ; le premier exemplaire de série suit le 31 décembre 1948. Son baptême du feu est la guerre de Corée. Le 64e corps d'aviation de chasse, formé en novembre 1950 à partir de plusieurs divisions de chasse, y regroupe les unités soviétiques. Les revendications cumulées de ce corps, 1 106 appareils abattus par des MiG-15, sont jugées probablement surestimées, et les bilans des deux camps restent discutés. Face à lui, le F-86 Sabre américain est le seul adversaire contemporain à pouvoir lui tenir tête sur la plupart des critères de performance.

La Guerre froide installe ensuite une division du travail qui marquera durablement l'organisation soviétique. D'un côté, l'aviation « classique » : chasseurs, bombardiers, transport. De l'autre, la défense antiaérienne du territoire (PVO Strany), qui existe comme force distincte de 1948 à 1992 selon la chronologie reprise par Wikipédia. Cette séparation explique une partie des difficultés des années 1990 : lorsqu'il faudra fusionner ces deux mondes, ce sera un vrai chantier. Nous détaillons l'autre moitié de cet héritage, la défense sol-air, dans notre article sur la défense aérienne russe, du S-300 au S-500.

Côté bombardiers, le Tu-95 (désignation OTAN « Bear ») fait son premier vol le 12 novembre 1952 et entre en service en 1956 dans l'aviation à long rayon d'action. Ses quatre turbopropulseurs Kouznetsov NK-12 à hélices contrarotatives en font un appareil singulier : c'est le seul bombardier stratégique à turbopropulseurs encore en service opérationnel. Une variante modifiée a largué la bombe Tsar en 1961, et la version Tu-95MS, porteuse de missiles de croisière, entre en production en série en 1981.

À la fin de la période soviétique arrivent les appareils qui structurent encore l'aviation russe. Le prototype du Su-27 (T-10) vole le 20 mai 1977 ; l'appareil de série est généralement daté de son entrée en service, le 22 juin 1985. Le Tu-160, bombardier lourd à géométrie variable, vole pour la première fois le 18 décembre 1981 ; il entre en service en avril 1987 au sein du 184e régiment de bombardiers lourds de la Garde, à Pryluky, alors en Ukraine soviétique. La production en série est arrêtée en janvier 1992 après 35 exemplaires.

Équipage et personnel au sol marchant devant un bombardier stratégique lourd à voilure en flèche sur une base enneigée, à l'aube.
Le personnel au sol d'une base de bombardiers lourds à l'aube : la Guerre froide a légué à la Russie des appareils et des bases pensés pour de très longues distances.

Cette période comprend aussi l'engagement soviétique en Afghanistan, de 1979 à 1989. Pour le contexte politique et militaire plus large de cette confrontation, notre article sur les conflits par procuration de la Guerre froide offre un cadre utile. L'essentiel à retenir ici : à la fin des années 1980, l'aviation soviétique repose sur des structures que l'effondrement de l'URSS va soudain rendre intenables.

Les années 1990 : fusion, coupes et pilotes impayés

Les forces armées russes sont recréées le 7 mai 1992, après la création du ministère de la Défense. L'armée de l'air russe est alors dirigée par Piotr Deïnekine, qui la commande d'août 1992 à janvier 1998. Les premières années sont celles du manque : crédits en chute libre, soldes versées en retard, entraînement réduit. Un épisode illustre l'état de la situation : en 1996, des pilotes de MiG-31 de la base de Elizovo, au Kamtchatka, entament une grève de la faim.

La réforme structurante de la décennie est la fusion de la défense antiaérienne et de l'armée de l'air. Le décret de Boris Eltsine qui la décide est daté du 16 juillet 1997 ; elle prend effet en 1998. Selon la synthèse que nous avons lue, 580 unités sont dissoutes, 134 réorganisées et plus de 600 changent de tutelle. Les effectifs passent d'environ 318 000 à environ 185 000 personnes. Ces ordres de grandeur sont des estimations de seconde main : nous les donnons comme tels, sans les présenter comme un bilan officiel.

Ce qui compte pour la suite, c'est l'état d'esprit que cette décennie laisse. L'aviation russe sort des années 1990 avec des appareils vieillissants, des équipages qui volent peu et une structure encore en cours de fusion. Les réformes des années 2000 se feront en réaction à ce constat.

De 2001 à 2011 : la guerre de Géorgie et la réforme de 2009

Les années 2000 sont celles des ajustements et des corrections de trajectoire. En décembre 2003, l'aviation de l'armée de terre, composée surtout d'hélicoptères, est transférée à l'armée de l'air, à la suite de la destruction d'un Mi-26 en août 2002 en Tchétchénie ; une décision de 2010 inversera ce transfert. Autre signal : les patrouilles de bombardiers à long rayon d'action reprennent en 2007, après quinze ans d'interruption.

La guerre russo-géorgienne d'août 2008 sert de test, et de révélateur. Elle coûte à la VVS, selon les sources, entre quatre et sept appareils. Ce chiffre incertain dit déjà quelque chose : même les pertes d'un conflit bref et récent ne sont pas établies de manière univoque. La leçon retenue par l'état-major est surtout organisationnelle.

La réforme de 2009 en est la traduction : les armées aériennes sont remplacées par des commandements, et la plupart des régiments aériens sont transformés en bases aériennes, un format censé simplifier le soutien logistique. Cette période est aussi celle d'un constat peu flatteur : un rapport de février 2009 évoquait que 200 des 291 MiG-29 étaient jugés dangereux à faire voler. Nous le citons comme un rapport rapporté, pas comme une donnée officielle. Enfin, en 2011, les drones et leurs personnels passent sous l'autorité des forces terrestres.

L'étape suivante est institutionnelle. Le 1er décembre 2011, les Forces de défense aérospatiale (VKO) deviennent opérationnelles. Le chef d'état-major de l'époque, Nikolaï Makarov, a présenté au printemps 2011 leur mission : couvrir la Russie contre les missiles balistiques, les missiles de moyenne portée et les plateformes de missiles de croisière, avec la promesse de livraison de S-400 et de S-500. La relation entre la VVS, qui garde son statut de branche, et cette nouvelle force reste alors floue. Elle ne le sera plus bien longtemps.

1er août 2015 : la naissance des VKS

Le 1er août 2015, les Forces aérospatiales russes deviennent opérationnelles. Elles résultent de la fusion de la VVS avec les Forces de défense aérospatiale. Le ministre de la Défense Sergueï Choïgou en donne, le 3 août, la définition qui sert de référence : un commandement unique réunissant l'aviation, les troupes de défense aérienne et antimissile, et les forces et moyens spatiaux des forces armées.

Les nominations initiales sont connues : le colonel-général Viktor Bondarev, jusque-là chef de la VVS, devient commandant en chef des VKS ; le lieutenant-général Pavel Kouratchenko est chef de l'état-major principal et premier adjoint ; le lieutenant-général Alexandre Golovko devient adjoint et commande les forces spatiales. Selon l'analyse de la Jamestown Foundation, la première étape de la réforme, qui consistait à unifier les troupes spatiales et les moyens de défense aérienne, a été achevée en avance sur le calendrier. L'idée elle-même est ancienne : l'analyste Alexandre Golts rappelle que Sergueï Ivanov avait évoqué le concept dès 2006.

Pour un lecteur francophone, deux conséquences pratiques. Premièrement, dans la presse comme dans les ouvrages, le terme « armée de l'air russe » désigne désormais la composante aérienne des VKS. Deuxièmement, la défense antiaérienne que nous venons d'évoquer n'est plus un monde à part : elle appartient à la même branche que l'aviation, ce qui change la manière d'analyser la doctrine. L'état actuel de cette doctrine est abordé dans notre article sur l'armée russe moderne.

La Syrie, premier engagement des VKS

La première grande opération des VKS commence quelques semaines après leur création : l'intervention russe en Syrie démarre le 30 septembre 2015, dans la région de Homs. L'équipement engagé comprend, entre autres, des Su-24M2, des Su-34, des Su-25SM et des Su-30SM. Cette campagne a une valeur de démonstration pour Moscou : le Su-34, entré en service le 20 mars 2014 et premier vol le 13 avril 1990, y connaît son premier emploi au combat documenté ; il aurait été utilisé en Géorgie en 2008, mais ce point reste non confirmé.

Le Tu-95 y connaît lui aussi son premier emploi au combat, en novembre 2015 : un bombardier conçu dans les années 1950 sert donc de plateforme de missiles de croisière soixante ans plus tard. Autre épisode retenu par les historiens : le 24 novembre 2015, un F-16 turc abat un Su-24 russe, un incident impliquant un pays membre de l'OTAN.

Deux chasseurs bimoteurs gris à double dérive en vol de formation au-dessus d'une mer de nuages.
Vol en patrouille de deux chasseurs bimoteurs : l'aviation de combat russe repose depuis les années 1980 sur la famille des chasseurs lourds Su-27 et de leurs dérivés.

L'opération en Syrie, qui s'étend du 30 septembre 2015 au 8 décembre 2024 selon la fiche de référence que nous avons consultée, a servi de banc d'essai. Elle ne se réduit pourtant pas à une démonstration technique : elle illustre aussi l'usage des VKS comme outil politique, projeté loin des frontières. Nous ne détaillons pas ici le déroulé militaire du conflit syrien, qui relève d'un autre sujet.

Les appareils emblématiques, de 1947 à aujourd'hui

Le tableau ci-dessous rassemble les appareils dont nous avons pu lire les dates. Il ne prétend pas être exhaustif : il se limite à des repères chronologiques.

AppareilRôlePremier volEntrée en service
MiG-15Chasseur à réaction30 décembre 1947 (prototype I-310) ; série le 31 décembre 1948Engagé en Corée dès 1950
Tu-95 (« Bear »)Bombardier stratégique à turbopropulseurs12 novembre 19521956
Su-27 (« Flanker »)Chasseur lourd de supériorité aérienne20 mai 1977 (prototype T-10)22 juin 1985
Tu-160Bombardier stratégique à géométrie variable18 décembre 1981Avril 1987
Su-34Chasseur-bombardier biplace13 avril 199020 mars 2014
Su-57Chasseur furtif bimoteur multirôle29 janvier 2010Annonce du 25 décembre 2020 (premier exemplaire de série livré à un régiment de Lipetsk)

Ce tableau fait ressortir une caractéristique frappante : l'âge des plateformes. Le Tu-95 et le Tu-160 sont des conceptions soviétiques, que la Russie fait évoluer plutôt que remplacer. Le Tu-160 en est l'exemple le plus net : un exemplaire doté d'un nouveau radar et de nouvelle avionique a volé en novembre 2014 ; le premier appareil modernisé a été livré en décembre 2014 sous le nom de Tu-160M ; une version dotée de nouveaux moteurs a effectué son premier vol d'essai le 2 février 2020, à Kazan. Des plans annoncés en 2015 prévoyaient 50 Tu-160M neufs et la modernisation de 16 appareils existants, et un contrat de 2018 portait sur dix Tu-160M2.

  • Continuité : la famille Su-27 et ses dérivés, dont le Su-34, forment l'épine dorsale de l'aviation de combat, avec des évolutions successives plutôt que des ruptures.
  • Modernisation des bombardiers : le Tu-95MS et le Tu-160M restent les vecteurs de missiles de croisière à longue portée, malgré l'âge de leurs cellules.
  • Nouvelle génération : le Su-57 est un chasseur furtif en production ; il est présenté par le constructeur comme multirôle, et l'Algérie en a reçu des exemplaires d'après les sources ouvertes.

Le Su-57 mérite une précision. Conçu par Soukhoï, construit à l'usine de Komsomolsk-sur-l'Amour, il a volé pour la première fois le 29 janvier 2010, avec le pilote d'essai Sergueï Bogdan aux commandes, à l'aéroport de Dzemgi, dans l'Extrême-Orient russe. Dix ans séparent ce premier vol de l'annonce de son entrée en service.

Ce que les chiffres disent, et ce qu'ils ne disent pas

Les effectifs des VKS sont estimés à environ 165 000 personnes en 2020 selon l'encyclopédie collaborative Wikipédia, qui les attribue à une fiche synthétique : c'est un ordre de grandeur, pas un chiffre vérifié auprès d'une source officielle. Nous ne publions pas ici de nombre d'avions en service. La raison est simple : ces décomptes varient d'un institut à l'autre, dépendent de ce que l'on compte (appareils en parc, en réserve, en état de vol) et se périment vite. Un article qui afficherait un total précis donnerait une fausse impression de certitude.

Le même principe vaut pour les pertes. L'exemple de la guerre de Géorgie, avec une fourchette de quatre à sept appareils, montre qu'un conflit récent n'a pas de bilan unique. Depuis 2022, la guerre en Ukraine a fait entrer les VKS dans un conflit de grande ampleur ; les Su-34 et Su-35 y sont associés, depuis 2023, à l'emploi de bombes planantes. Les bilans de cette guerre restent contestés et ne relèvent pas de cet article : nous nous en tenons à ce que les sources lues permettent d'affirmer.

Ce qu'il faut retenir, c'est un mouvement de fond sur trois quarts de siècle : une aviation soviétique nombreuse et cloisonnée, une décennie de décomposition, puis une reconstruction par étapes, 2009, 2011, 2015, qui aboutit à une branche unique mêlant air, défense aérienne et espace. La structure a été simplifiée. Le parc d'appareils, lui, reste largement un héritage. La doctrine d'emploi de ces forces s'inscrit dans le cadre plus large de la stratégie militaire russe.

Questions fréquentes

Que signifie VKS ?

VKS est le sigle de Vozdouchno-kosmitcheskie sily, les Forces aérospatiales russes. Créées le 1er août 2015, elles réunissent l'aviation, les troupes de défense aérienne et antimissile et les forces spatiales sous un seul commandement.

L'armée de l'air russe existe-t-elle encore sous le nom de VVS ?

Non, pas en tant que branche autonome : la VVS a fusionné le 1er août 2015 avec les Forces de défense aérospatiale pour former les VKS. On parle encore de VVS pour désigner la période antérieure ou, par habitude, la composante aviation.

Quand les VKS ont-elles été engagées pour la première fois ?

Dans l'intervention russe en Syrie, qui commence le 30 septembre 2015, soit deux mois après leur création. Le Su-34 y connaît son premier emploi au combat documenté, et le Tu-95 son premier emploi au combat en novembre 2015.

Quel est le chasseur le plus récent de l'aviation russe ?

Le Su-57, chasseur furtif bimoteur qui a volé pour la première fois le 29 janvier 2010. Le ministère russe de la Défense a annoncé son entrée en service le 25 décembre 2020, avec la livraison du premier exemplaire de série à un régiment de la région de Lipetsk.

Pourquoi cet article ne donne-t-il pas le nombre d'avions russes ?

Parce que les décomptes varient selon les instituts et selon ce qu'on compte (parc total, appareils en état de vol, réserves), et qu'ils se périment rapidement. Nous préférons des dates et des faits lus à une source plutôt qu'un total qui donnerait une fausse précision.