Fusil Mosin-Nagant : l'histoire du fusil qui servit deux empires russes
Adopté en 1891 par l'Empire russe, le Mosin-Nagant est resté en service près de soixante-dix ans : baptisé au feu en Mandchourie en 1904-1905, canon de la Première Guerre mondiale, fusil des snipers de Stalingrad, il a été produit à plus de 37 millions d'exemplaires. Voici l'histoire du fusil à verrou le plus fabriqué de l'histoire militaire russe.
Pourquoi la Russie cherchait un fusil moderne dans les années 1880
Au tournant des années 1880, l'armée impériale russe arme ses fantassins avec des fusils à chargement par la bouche et des systèmes à tir rapide hétérogènes, clairement dépassés face aux fusils à répétition qui s'imposent en Europe. Les états-majors russes suivent avec inquiétude l'adoption du fusil Lebel en France, à chargeur, puis les expérimentations allemandes. Pour un empire dont la doctrine repose sur des masses d'infanterie, disposer d'un fusil de grande puissance, à tir rapide et produisible à bas coût dans les arsenaux d'État devient une question stratégique.
Le cahier des charges russe est exigeant : une munition de calibre 7,62 mm, à poudre sans fumée, offrant à la fois portée, pénétration et taille compacte. Les arsenaux de Tula, d'Ijevsk et de Sestroretsk devront en outre absorber une production en très grande série, à l'économie. C'est dans ce cadre qu'est lancé, en 1889-1890, le grand concours qui devait donner naissance au Mosin-Nagant.
Mosin, Nagant et le concours de 1891
Le concours oppose deux conceptions rivales. D'un côté, Sergueï Ivanovitch Mosin, officier-ingénieur au service des arsenaux russes, propose un fusil à verrou robuste et simple. De l'autre, l'armurier belge Léon Nagant — déjà célèbre pour ses revolvers — présente un projet doté d'un chargeur intégré particulièrement ingénieux. La commission d'armement russe, après essais prolongés, retient finalement un compromis : la mécanique de verrou et le canon du projet Mosin, combinés à des éléments du système de chargeur imaginé par Nagant.
Ce compromis explique le nom double de l'arme, adoptée officiellement en 1891 sous l'appellation « fusil d'infanterie modèle 1891 ». La générosité de l'appellation envers Nagant — dont le système fut réellement modifié par la commission avant intégration — a été discutée par les historiens de l'armement, mais le nom Mosin-Nagant s'est imposé dans le monde entier. Ce procédé du concours public devint une tradition : un demi-siècle plus tard, le pistolet Makarov naîtra de la même logique de concours d'armement, avec le même souci de simplicité industrielle.
Le baptême du feu : la guerre russo-japonaise (1904-1905)
C'est en Mandchourie que le Mosin-Nagant entre pour la première fois dans l'histoire militaire. Pendant la guerre russo-japonaise de 1904-1905, les fantassins russes affrontent une armée japonaise équipée du fusil Arisaka, lui aussi moderne. Le Mosin fait preuve de robustesse et d'une précision honorable à longue distance, qualités appréciées dans les plaines glacées du nord de la Mandchourie.
La guerre révèle néanmoins les faiblesses du système autour du fusil : pénurie de munitions, artillerie déployée en nombre insuffisant, commandement sclérosé. L'arme elle-même sort renforcée de ce premier conflit, et plusieurs améliorations — hausse plus lisible, anneau de grenadage, versions raccourcies pour la cavalerie et les troupes à pied de la garde — font l'objet de modifications mineures dans les années qui suivent.
Le fusil d'un empire en guerre (1914-1917)
En 1914, le Mosin-Nagant devient l'arme principale de l'immense armée impériale engagée dans la Première Guerre mondiale. Le front de l'Est, par son ampleur et sa violence, met le fusil à rude épreuve : fusées froides, boue des steppes, températures extrêmes. Sa solidité mécanique — un verrou à deux tenons conçu pour supporter des pressions élevées — fait sa réputation, et des corps expéditionnaires alliés, comme la Légion tchécoslovaque, l'utilisent également.
Mais l'industrie russe, à la traîne dès 1915, ne parvient pas à produire assez de fusils ni de munitions. L'empire doit commander des armes à l'étranger — fusils japonais Arisaka et américains Winchester, puis Mosin-Nagant fabriqués sous licence aux États-Unis par Remington et New England Westinghouse, livrés trop tard pour renverser la vapeur. Cette pénurie industrielle, autant que les défaites, fragilise le régime tsariste et pèse dans la révolution de 1917. Pendant la guerre civile qui suit, le Mosin-Nagant sert indifféremment les armées blanches et rouges : c'est dire la place centrale qu'il occupe déjà dans la culture militaire russe.
Le M1891/30 : la standardisation soviétique
Au début des années 1930, l'Union soviétique modernise son arsenal hérité de la guerre civile. Le programme aboutit en 1930 au M1891/30, version rationalisée du fusil impérial : canon rechargé à une échelle métrique, hausse tangentielle graduée en mètres, finitions simplifiées pour la production de masse. Les grandes usines d'Ijevsk, de Tula et de Vyatskie Poliany se mettent à le produire à un rythme vertigineux.
Autour de cette pièce maîtresse, la famille s'étoffe :
| Modèle | Année | Particularité |
|---|---|---|
| M1891 (fusil d'infanterie) | 1891 | Modèle d'origine impérial, longueur maximale |
| M1907 (fusil de carabine) | 1907 | Version raccourcie pour artillerie et troupes spéciales |
| M1891/30 | 1930 | Standard soviétique, hausse métrique, socle des versions de tireur d'élite |
| M38 (carabine) | 1938 | Version courte destinée aux troupes motorisées et aux marins |
| M44 (carabine) | 1944 | Dérivée de la M38 avec baïonnette escamotable latérale |
Cette standardisation en fait l'épine dorsale de l'infanterie soviétique au même titre que les autres armes légendaires de l'Armée rouge, de la Katioucha au PPSH, chaque arme couvrant une fonction complémentaire dans la bataille.

Zaitsev et les snipers de l'Armée rouge
C'est sous sa forme de fusil de précision que le Mosin-Nagant écrit ses pages les plus célèbres. Dès l'hiver 1941-1942, l'Armée rouge organise l'école du tireur d'élite de masse : les M1891/30 les plus précis, sélectionnés au banc d'épreuve, reçoivent une lunette PU à monture latérale. La légende veut qu'à Stalingrad, Vassili Zaitsev — crédité d'environ 225 victoires confirmées selon les sources soviétiques — ait abattu des snipers allemands venus expressément pour le contrer.
Des dizaines de milliers de fusils furent ainsi transformés pendant la Grande Guerre patriotique. La lunette PU de 3,5 grossissements, robuste et simple, convenait parfaitement au combat de proximité des ruines. Le couple M1891/30-PU demeura en service bien après l'apparition d'armes plus modernes : sa précision, sa fiabilité et sa disponibilité en faisaient une solution pragmatique, à l'image de toute la culture matérielle soviétique de la guerre.
Plus de 37 millions d'exemplaires : un record industriel
Le chiffre impressionne : les estimations les plus citées donnent plus de 37 millions de fusils de la famille Mosin-Nagant produits depuis 1891, ce qui en fait l'un des fusils à verrou les plus fabriqués de l'histoire, à égalité de rang avec le Lee-Enfield britannique et devant le Mauser 98 allemand. Pour le seul M1891/30, produit entre 1930 et 1945, une compilation donne environ 17,5 millions d'exemplaires, tandis qu'une estimation concurrente avance un chiffre voisin de 12,5 millions — une divergence fréquente dans les statistiques industrielles soviétiques, où les chiffres de plan, de production et de livraison ne coïncident pas toujours.
Ce record industriel a une contrepartie logique : dès la fin de la guerre, le fusil à verrou est condamné. L'infanterie moderne exige la cadence de tir des armes automatiques. L'industrie soviétique préparait déjà le successeur, et l'AK-47 de Mikhail Kalachnikov, adopté en 1949, allait reléguer le Mosin-Nagant au second plan — sans toutefois le faire disparaître tout à fait.
Surplus, guerres de décolonisation et conflits modernes
Produit à des dizaines de millions d'exemplaires, le Mosin-Nagant ne pouvait pas simplement disparaître. Pendant la Guerre froide, il équipe les armées satellites de l'URSS, les mouvements de libération et les armées des nouveaux États issus de la décolonisation, souvent livré par caisses entières à prix symbolique. On le croise ainsi dans les guerres de Corée, du Viêt Nam, d'Afrique et du Moyen-Orient, tant comme fusil de ligne que comme arme de tireur d'élite improvisé.
Sa longévité dépasse même la Guerre froide :
- Des snipers équipés de Mosin-Nagant à lunette ont été signalés dans plusieurs conflits post-soviétiques des années 1990 et 2000, faute de mieux disponible.
- Il demeure une arme de réserve et de parade dans certains pays, et sert encore à l'entraînement des tireurs en Russie comme à l'étranger.
- Le tir sportif historique et les compétitions de type « rifle des deux guerres » entretiennent la tradition de tir au Mosin dans le monde entier.
Un patrimoine de collectionneur aujourd'hui
Sur le marché de la collection, le Mosin-Nagant est aujourd'hui l'une des portes d'entrée les plus accessibles de l'arme militaire historique — et l'une des plus piégeuses. Les prix varient fortement selon l'état, l'origine, l'année et la présence d'accessoires d'époque : un exemplaire courant se négocie autour de quelques centaines d'euros, tandis qu'un bon M1891/30 avec sa lunette PU d'origine peut monter, sur le marché britannique, dans une fourchette de 1 500 à 2 500 livres sterling selon les références de 2022. Quelques règles d'achat s'imposent :
- Vérifier la concordance des numéros de série entre verrou, boîte, crosse et baïonnette, les pièces « réassemblées » étant monnaie courante.
- Méfier des lunettes PU « d'origine » trop nombreuses : les reproductions modernes abondent, et seul un examen expert distingue une lunette de 1943 d'une copie récente.
- Privilégier les fusils aux marquages lisibles (arsenal, année), la valeur historique d'un Mosin repose autant sur sa traçabilité que sur son état mécanique.
Au même titre que le Makarov pour les pistolets, le Mosin-Nagant est devenu un objet de mémoire autant qu'une arme : une pièce d'histoire industrielle et militaire que des générations de collectionneurs français et étrangers continuent d'étudier, de restaurer et de transmettre.
Questions fréquentes
Quand le fusil Mosin-Nagant a-t-il été adopté ?
Le Mosin-Nagant est adopté en 1891 par l'Empire russe, à l'issue d'un concours d'armement qui opposa notamment l'ingénieur russe Sergueï Mosin et le concepteur belge Léon Nagant. Le modèle final intègre des éléments des deux projets, arbitrés par une commission d'armement russe — d'où un nom double qui rend justice aux deux concepteurs.
Combien de Mosin-Nagant ont été fabriqués ?
Les estimations les plus citées donnent plus de 37 millions de fusils de la famille Mosin-Nagant produits depuis 1891, ce qui en fait l'un des fusils à verrou les plus fabriqués de l'histoire. Pour le seul modèle M1891/30, produit de 1930 à 1945, une compilation donne environ 17,5 millions d'exemplaires, tandis qu'une autre estimation avance un chiffre voisin de 12,5 millions.
Quel sniper soviétique célèbre utilisait le Mosin-Nagant ?
Le tireur d'élite Vassili Zaitsev, héros de la bataille de Stalingrad crédité d'environ 225 victoires confirmées selon les sources soviétiques, utilisait un Mosin-Nagant M1891/30 équipé d'une lunette PU. Des dizaines de milliers de fusils furent ainsi équipés de lunettes pendant la Grande Guerre patriotique.
Le Mosin-Nagant est-il encore utilisé aujourd'hui ?
Le Mosin-Nagant n'est plus une arme réglementaire moderne, mais il reste visible dans certains conflits contemporains sous forme de surplus et circule massivement comme arme de tir sportif et de collection. Son prix varie fortement selon l'état et l'origine : un exemplaire courant se négocie autour de quelques centaines d'euros, tandis qu'un bon M1891/30 avec sa lunette PU d'origine peut atteindre 1 500 à 2 500 livres sterling sur le marché britannique, selon les références de 2022.
Pourquoi le Mosin-Nagant a-t-il été remplacé ?
Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'infanterie moderne exigeait des armes automatiques ou semi-automatiques à cadence de tir bien supérieure. Le fusil à verrou, fiable et précis, ne pouvait plus suivre le rythme du combat. L'URSS remplaça progressivement le Mosin-Nagant par le fusil d'assaut Kalachnikov, dont l'AK-47 fut adopté en 1949, tout en gardant des versions de Mosin-Nagant en seconde ligne et pour les tireurs d'élite.